Les damnés de la solitude
Francis Boumda

Un univers de roc où triomphent rivalités des éminences
un univers de fer aux âmes englouties
dans les vivotements, en voici à demeure torpillé
Univers des distances, des déshéritages et des aversions
Qu'en dis-tu, toi, Homme, par ta fibre sensible !
N'oublie pas les Hors-mondistes de l'existence assis
à califourchon sur les bancs de l'hospitalité,
et qui ne lisent que dysphorie sur chaque page de leur vie.
Ne les oublie pas rendus moroses sous la hantise
du tintamarre des risées,
Ne les oublie pas qui émeuvent les charitables
et aux cœurs compatissants arrachent ruisseaux de larmes.
Ne les oublie donc pas !
N'oublie pas les mômes délaissés
qui dans les rues les avenues déambulent.
Ne les oublie pas qui pataugent dans la misère et ses ronces,
en proie à la souffrance et aux mille tourments de leurs jours.
Réponds à leur appel d'amour
et daigne à ta mesure leur épargner les atrocités :
Eux qui ont pleurs pour joie
eux les victimes de nos sceptres de petits rois;
Eux dont nous comblons les tombeaux,
eux qui d'asile manquent, en essuyant
les déboires et les durs affronts de l'errance.
Les mains chaque jour tendues infatigablement,
leur pain quotidien ils mendient
Mendient à tâtons et à qui mieux mieux,
Mendient à coups de railleries l'aumône de la satiété
Ne les oublie donc pas !
N'oublie pas les handicapés tassés
dans les encoignures des bidonvilles insalubres, boitant minaudant,
rampant comme reptiles sous les regards moqueurs.
Ne les oublie pas claudiquant sous le nez des sociables Humains,
et qui écopent désinvoltures des passants et des voisins.
N'oublie donc pas ces Etres qui sont humains,
ces âmes lucides à sonder l'inexprimable :
Lucides mais mises en marge du quotidien,
Lucides mais méprisées à tout bout des champs dans les artères de nos cités :
Nos si nombreuses et grouillantes cités, nos cités garnies
mais outrancières à asphyxier la vie.
Manchots lépreux unijambistes, tuberculeux, maladifs et
toutes catégories d'infirmes :
Ne les oublie donc pas !
N'oublie pas ceux qui ont perdu leur mémoire
et qui puent les poubelles et les années sans bain.
Ne les méprise pas soliloquant dans les rues,
enduits d'huile de vidange et de couches de poussière souillées de sueurs.
Ne les oublie pas qui clochardisent les passants et
les débris de repas, qui dorment au clair de lune ou encore
dans la nuit noire avec son froid qui pénètre leur chair jusqu'aux os.
N'oublie pas ces figures de proue
de l'univers inconscient, vouées à cette aberrance, cette vie folle
avec ses tribulations et ses anarchiques principes.
Ne les oublie donc pas !
N'oublie pas les captifs du bagne et de la réclusion ;
N'oublie pas ces moribonds en gésine sous le fouet du remords,
ratatinés dans l'abysse des cachots,
couverts de gale de crasse et puant la gueule remuée des caniveaux.
Ne les oublie pas sans identité d'âge ni de sexe qui
croupissent qui languissent dans les bras de l'affliction,
et dont les souvenirs au jour le jour se brodent
en fils barbelés de la mélancolie.
Ne les oublie donc pas !
N'oublie pas les albinos asservis au fardeau de la solitude.
Ne les oublie pas qui repus de préjugés étouffent de désespoirs,
et dont l'orgueil assiégé et lacéré s'évide au fil du temps de
leur dignité inhérente à l'engeance des vivants.
Ne les oublie pas ravalés au rang des parias,
taxés de fantômes de revenants de maudits,
de méchants de sorciers de vampires et de Quatre-Yeux
Ne les oublie pas décrétés Non-Humains, qui bousillent leur quiétude à
Imposer silence aux mauvaises langues
Et daigne encore ne pas les oublier, parfois dépassés,
ricanant sourdement aux ricanements des environs.
Ne les oublie donc pas !
N'oublie donc pas, Frère de sang,
ces troupeaux de braves gens débiles,
ces séraphins récipients des hideurs et des précarités;
Ces séraphins déclarés résidus d'Hommes,
ces particules d'un monde retranché du cosmos.
Ils sont comme étoiles du firmament,
comme étoiles éteintes de la voûte céleste;
Versés dans les pénombres des matins et grouillant
dans les recoins ténébreux des soirs.
Il sont comme étoiles du firmament ou comme
les grains de liquide des océans,
repoussants et honnis avec leur sort aux multiples noms.
Et ce sont les réfugiés les aveugles les mendiants les sans-emplois,
les indigents les mal-aimés et les enfants de guerre ;
Et ce sont aussi les dépravés les débrouillards les délinquants,
les endeuillés les complexés les cinglés et les névrosés …
Ne les oublie pas qui à tâtons cherchent compagnie,
claustrés dans le labyrinthe du présent et ressassant l'incertitude des lendemains.
Ne les oublie donc pas Frère de sang,
les victimes magistrales de la réparable déchéance,
la déchéance séculaire de l'humaine solidarité.

La revue improbable
N°28, août-septembre 2003