A propos de "Infini et intériorité" d'Alain Suied
Richard Ober

Ce texte de première importance - Infini et intériorité - est également une mise en garde contre les mensonges reptiliens: invitation à la régression, à la toute-puissance, à la fusion dans l'indistinction ou la totalité. Ces invitations se concrétisent par la fuite, le refus des responsabilités, le refus des conséquences de ses actes, la poursuite du bonheur dans les biens et les plaisirs, l'apothéose narcissique, puis - de pire en pire ou bien l'accompagnant - par la violence, la cruauté, la bestialité. L'éloge de ces attitudes, qui relève de la fascination du Mal, dans la culture contemporaine fait d'elle une culture de la mort.
Le serpent veut maintenir l'homme dans un état infantile, et ses mensonges ont de nos jours partout droit de cité - ils sont même devenus une sorte de morale à rebours, par l'inversion des valeurs désormais passée du délire philosophique au délire social, alors qu'il nous faut grandir et accèder à la maturité, et que nous disposons pour cela du don très précieux de la Loi - ancienne et nouvelle - de Moïse et de Jésus-Christ..

Nous profitons de l'occasion (publication de Infini et intériorité) pour célébrer la pensée hébraïque, qui elle seule dans le fatras philosophique et les religions de la terreur, a permis aux hommes de comprendre d'où ils venaient, qui ils étaient et où ils allaient, qui elle seule a situé exactement le Bien et le Mal, qui elle seule offre une possibilité de vie en commun qui ne soit pas basée sur la tyrannie et qui elle seule n'est ni enchantée, ni désenchantée mais réaliste.

Une même haine contre la pensée hébraïque unit à travers le temps et l'espace, les philosophes matérialistes et idéalistes (de l'ancien Plotin - adepte de l'Un, au moderne Heidegger - voir à ce sujet les livres de Claude Tresmontant). Ces philosophes nient le devenir, et retombent fatalement dans une vision cyclique, circulaire de l'univers (conception antique) Par un subtil tour de passe-passe, le postulat de départ, refus catégorique de considérer le monde comme une création et de se considérer soi-même comme une créature, devient la conséquence d'une démonstration.
"Plotin, Spinoza, Fichte, Karl Marx, Schopenhauer, Nietzsche, Heidegger, sont partis de la conviction que la métaphysique des Hébreux est fausse. Il n'y a pas lieu de distinguer entre l'Etre incréé et l'être créé. Il n'y a qu'une sorte d'être, qui est forcément incréé dans cette hypothèse. Que l'on se situe dans le système idéaliste ou dans le système matérialiste, il n'y a qu'un sorte d'être. Dans le système idéaliste, c'est le Brahman, l'Un de Plotin, la Substance de Spinoza, le Moi de Fichte. Dans le système matérialiste, c'est l'univers physique qui est l'Etre incréé."
L'opposition métaphysique au monothéisme hébreu, Claude Tresmontant (F.-X. de Guibert éditeur).
S'il n'y a pas de création, il n'y a donc pas de créateur et l'homme est dieu.
Comment ne pas penser à la parole du serpent: "Et vous serez comme des dieux"? Car il s'agit bien de cela, tant dans la pensée de Plotin ("Nous sommes l'Un et nous l'avons oublié") que dans celle de Schopenhauer ("Le monde comme volonté et représentation") ou de Nietzsche (en substance: "Le surhomme construit lui-même ses propres valeurs"): il s'agit d'être des dieux. N'est-ce pas la tendance fatale? Le serpent est constant dans sa suggestion.
"Eritis sicut deus, bonum et malum scientes", c'est également la teneur du message que Mephistophéles écrit pour l'écolier fainéant, qui veut jouir et non pas travailler, avant de déclarer:
"Suis seulement la vieille sentence de mon cousin le serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine".

La revue improbable
N°28, août-septembre 2003