Infini et intériorité
Alain Suied
Intervention aux Biennales de poésie de Liège (septembre 2003)

I

Le péché originel : voilà ce que le Christianisme retient du récit de la GENESE. Adam et Eve, face à l'Infini, auraient "fauté". Il y a une origine. ll y a une faute. Cette version-là a irrigué la Civilisation Occidentale, sous différentes formes, depuis l'Empire de Constantin jusqu'à la Révolution Française et jusqu'à la Shoah.
Une origine: cela signifie-t-il que l'Infini a un début? Une chute: cela veut-il dire que l'Infini recéle une "morale"? L'Infini nous ouvre tous les chemins mais barre une piste: celle du narcissisme. Le petit d'homme a connu la fusion, le sentiment de l'infini et la naissance lui retire cette connaissance. C'est cela que le Divin refuse à Adam: il lui barre le retour à l'Infini; Il lui donne l'interdit - car connaître alors,ce serait, scène primitive et origine, retourner à la mère, une sorte d'inceste, prétendre à l'Infini alors que l'humain ne commence qu'avec une perte: la perte de l'Infini, la naissance à la Loi, la connaissance du Fini.
Une "faute", une "chute - comme si l'enfant tombait des bras soudain inattentionnés de la mère - une "damnation": est-ce alors ce que dit la Thora, la Loi, ce que l'on a appelé "l'Ancien Testament", double référence à la mort? Non. Ce qui est annoncé ici, c'est la défaillance, le défaut, le manque, la rétention (comme le beth de Béréshit retient l'Aleph fondateur), la perte où l'bumain se fonde.
La colère d'Adam n'est pas sa chute mais sa rédemption infinissable. Il n'a pas su qu'il était nu. C'est la trahison de la Loi qui lui a donné accès à son désirie plus obscur : n'est-ce pas la base même, la définition du "contrat" pervers?
"Qui t'a dit que tu étais nu?" La réponse est certaine: c'est le Mal; c'est le serpent - c'est le "tiers" qui vient fracturer le couple, la fusion rêvée, le vert Paradis de l'illusion. On le voit: nous somrnes loin de la notion de péché. Mais au plus près de ce renoncement fondamental: le renoncement à l'Infini.

II

Dans la GENESE, la Divinité sépare, énonce les différences, met de l'ordre dans le chaos. Tombé du ventre maternel, le petit d'homme rencontre la réalité. Tombé du Paradis, il sait qu'il ne retrouvera pas, sinon à l'heure de la mort (de la "tombe" ou du sein maternel?), l'Indiffifrencié qui efface la douleur et la nostalgie d'exister.
Entre la lumière et les ténêbres, la Loi peut être vue et entendue: le contraste la dessine aux yeux humains.
C'est parce que le couple "originel " ne sait pas repérer, réparer, servir la Loi - accepter la perte narcissique de l'Infini - que l'humain peut se laisser "tenter" et entamer par le mal: la promesse de l'Indifférencié s'oppose à la mission proposée par la Divinité: le serpent offre le plaisir et l'oubli de la réalité humaine le passage des générations, l'ignorance des territoires de l'inconscient, la fragilité des sentiments et des corps...
La vie pulsionnelle - si elle est niée - revient sous la forme du Diable: thèse célèbre Freudienne! Et leçon Génésiaque! Et le sepent sonne une "heure" désagréable, terrifiante: face à la notion même d'Infini, l'homme doit baisser la tête ou ramper, dans la négation, dans le déni de l'autre.
Nul ne peut penser l'Infini. Nul ne peut vivre l'Infini.
Le savoir, c'est entrer dans la lumière; c'est connaître seulement ce qui doit connu; c'est accepter que l'autre soit toujours à constituer et à connaître dans une infinissable (et imaginaire?) différence.
Adam et Eve ne voulurent pas accepter ce tiers "symbolique" et crurent en la vérité d'un tiers incarné mais rampant. Ils ne virent pas que leur nudité était leur seule défense.
Défense inutile puisque le regard paradisiaque et maternel était posé sur eux.
Infaillible, sans faille, sans défaillance, non pas inhumain mais amenant l'humain au jour,à la conscience de l'Infini. Défense que l'Interdit remplace dès que le "mal" est "fait". Dès le "passage à l'acte". Dès le passage de la naissance à la co-naissance. La question qui se pose à notre post-modernité sans-Dieu et sûre de venir à bout, par la Science, de l'Infini, est la suivante: le Diable, qui poussera Cain au meurtre, qui enivrera Noë, qui voudra perdre Job est-il l'ami de l'humanité et peut-on lui confier les clés du monde ou de ce que nous nommons ainsi, de la "réalité" que nous espérons opposer à l'Infini?

III

Les espaces infinis nous sont-ils connus? Disons plutôt que nous commençons à éprouver une intuition de leur diversité unique, de leur unité diverse. Nous devinons, grâce aux astrophysiciens, l'existence d'un autre Infini: la matière obscure, plus étendue que l'univers hier envisagé. Nous devinons, grâce aux poètes, l'étrangeté du destin de l'Infini: être si neutre et si changeant, être si immobile et si mouvant, être si évident et si mystérieux.
L'espace "toujours recommencé" est, en même temps, le développement sans faille d'un projet du vivant dont nous ignorons le sens et le but, mais dont nous n'ignorons plus que nous ne sommes qu'une de ses infinies manifestations.
Piégé par les illusions, les fantômes, les fantasmes de son désir et de sa peur, l'esprit humain - tel un enfant rejoignant enfin le réel et non la satisfaction imaginaire -commence à ressentir la nécessité et l'urgence non plus de conquérir l'espace (terme guerrier) mais de le comprendre pour se dépasser.
Pour dépasser l'aliénation a sa scène primitive", individuelle et universelle, pour trouver, au-delà même des pièges et des à-peu-près du langage et malgré la brièveté d'une existence humaine, sa propre cohérence au diapason de l'expansion des espaces comme de l'intelligence, l'humanité doit, plus que jamais, dénoncer le mal et la violence, le faux-semblant et la vraie régression et accepter cette nouvelle "perte" narcissique: l'homme a appris qu'il n'était pas le centre de l'Univers et cela l'a amené à entrer dans la modernité; il apprend, peu à peu, qu'il n'est qu'un point entre l'infiniment grand et l'infiniment petit.
Entre "Infini de l'Espace" et "Infini du Vivant" restera-t-il un Adam incomplet, fragile, voué à la Tentation de l'oubli? Ou bien pourra-t-il inscrire, dans son savoir et dans son héritage, les "Tables" d'une "Loi" nouvelle ou fort ancienne : une Loi de lucidhé devant l'Inconnu, qui enivrait Baudelaire, devant les espaces infinis de sa propre intériorité, devant l'entropie de la lumière et de la vie, cette étincelle à peine visible dans l'Infini de la nuit?

IV

Paul, qui fut invoqué au moment de l'invention du Christianisme, époque paradoxale qui s'éloignait définitivement de la pensée Galiléenne et Essénienne, voyait en Adam, la "lettre", la condition humaine dans sa nudité charnelle, le Fini et le Christ comme "l'esprit", le dépassement de la "scène primitive".
Enfin, le "père" était nié et le fils revenait à la mère comme dans le déni homosexuel, réalisant l'inceste païen tout en tuant le "chef de la horde", elle aussi primitive...
Dans la pensée hébraïque comme dans l'hébreu, l'esprit n'est pas "sépare" de la lettre! Le Divin "sépare" la lumière des ténèbres mais ne sépare pas la lettre et l'esprit, le mot et la chose, le nom et l'être, la nuit de la Finitude et sa source cachée au coeur de l'Infini.
Ce malentendu n'est pas neutre; il change définitivement le regard sur les choses et sur les mots, sur l'illusion paradisiaque de l'infini et sur la douleur trop lucide d'exister. Il appelle la fin de l'humain et l'extase imaginaire du retour au Paradis maternel assuré. Ce n'est plus la Terre qui est "promise", ni l'épouse, c'est la restitution, la reconstitution du rêve Paradisiaque. Et le Messie n'annonce plus mais incarne la "bonne nouvelle". La fusion narcissique reste possible. Et l'ambivalence du coeur humain, ignorée.
Cet Infini qui mène au bonheur n'est pas l'infini que la GENESE évoque.
Imprononçable, inaccessible, l'Infini qui intervient à l'origine du monde et des hommes nous apprend que l'homme doit patiemment s'inscrire dans les générations, dans le Temps, rouage d'un projet ou graine du hasard, un projet impensable et donc toujours à inventer, à créer, à repenser - dans une liheeté toujours limitée à celle d'autrui, toujours ouverte par cette limite même.
Le poème Biblique, comme toutes les oeuvres fondatrices, connues ou détruites, vives ou colonisées, transmet par ses symboles mêmes, la vérité tragique et puissante de la réalité humaine. Face au vide intersidéral, que peut un regard humain? La question est la même aujourd'hui.
Les solutions imaginaires existent sans nombre. La poésie contemporaine ne devrait-elle pas explorer un nouveau territoire? Le réel. Non pas le monde vu à travers le prisme de la névrose ou de la sublimation, mais, dans un changement radical de perspective, le monde et l'univers comme substance même dont l'expérience humaine n'est qu'une des formes, une des possibilités, une des virtualités?
Cette substance qui fonde, cet INFINI en acte, je ne sais quel nom chacun voudra lui donner - mais je sais que sa notion et sa vision ne sont, ne seront accessibles que par le choix de l'INTERIORITE et l'abandon de ce vague babil médiatique qui nous asphyxie et empêche de penser la condition humaine, cet affrontement incertain avec l'infini...
Qui écrira la Bible de l'intériorité?
Face à l'espace sans limites, face aux secrets de l'infiniment petit, le poète du XXI ème siècle s'embarque sur le fragile radeau de sa conscience.
Au coeur de ses interrogations, de sa vision, nulle idéologie, nulle "solution miracle, mais ce chemin intérieur qui mène à l'étonnement vital devant l'infinie différence, l'éternelle nouveauté du devenir universel.

La revue improbable
N°28, août-septembre 2003