POUR BELA GRUNBERGER
à l'occasion de ses 100 ans

Alain Suied

Du XII ème s. nous ne saurions dire que ceci: c'est le moment de la Civilisation Occidentale où le discours de l'union Créateur/créatures s'estompe pour laisser advenir une parole de l'individu/de la Finitude.

L'effet n'est pas celui qu'il fallait attendre: Aristote étend son ombre; les mystiques juives cherchent des formes nouvelles de dialogue; les approches Chrétiennes se diversifient; l'Islam conquiert l'abstrait, le chiffré, la terre...

Bientôt,de Dante à Maître Eckhart, de Luther à Bernard, de Maimonide à Rachi, de la diabolisation du Juif (intériorisé, fantasmé) aux premiers pogroms Allemands (ramenés un jour en Russie par Catherine l'Allemande), l'Occident va connaître l'appétit de la Croisade, le déni de l'Autre, la peur de l'intériorité.

Comme furent brisés les premiers liens entre le Créateur et les premières formes Génésiaques d'humanité, le lien se brise entre appartenance au Groupe et à l'institution et l'individualité ouverte sur le doute et le manque d'Éthique, bientôt théorisés par Spinoza, bientôt animés par la violence Révolutionnaire, ultime étape de la haine du Père.

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Peut-on refuser de voir dans la noire victoire de la violence sadique de la Bourgoisie dès 1870 et les "scandales" politico-financiers, dans la terrifiante destruction indifférente des Totalitarismes du XX ème s. autre chose que la "libération" de la PULSION, autre chose que la victoire "hystérique" d'Azazel?

"Tout est permis" - mais principalement l'outrage à l'Humain et la perte du Divin, du lien avec le Divin.

La leçon à l'oeuvre dans la GENÈSE reste - jusque dans l'enseignement de la Psychanalyse - le bien commun irréfragable des Juifs et des Chrétiens. La Transmission, le tribut aux Fantômes, la tribu des Anges: voilà le monde qui revient hanter nos interrogations sans racines, nos oublis sans gloire, nos guerres virtuelles contre nous-mêmes!

Il est temps de l'entendre à nouveau, de l'entendre enfin!

ALAIN SUIED
15 MARS 2003 - à l'occasion des 100 ans de BELA GRUNBERGER

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LE MAL DEVANT NOUS

Comment définir le Mal? Il suffit,sans doute de lire la GENÈSE et chacun peut en voir les agissements, les vagissements...
Le Mal, c'est quand la PAROLE ne peut dé-livrer la PULSION et l'égo-ïsme, la violence et le refoulé de leur aliénation. Une addiction? Comme le jeu. Comme la perversité - qui n'est pas ce que l'on nomme encore "perversion"?
La libéralisation économique a ouvert une "boîte de Pandore": il suffit de payer - et le Mal devient le Bien? La vie "de tous les jours" le ressent, le démontre. La Guerre est déjà là...
Hannah Arendt parle, on le sait, de la Banalité du Mal (analité impossible, sans doute?) - il est souvent indécelable, neutre, inaperçu, presque familier et frappe à l'improviste, à l'impulsion, à la pulsion!
Croire que l'on peut "réparer" les individus qui ont CHOISI cette voie est peut-être une illusion - ou, comme au temps de l'Anti-psychiatrie une "projection" et une "défense"!
L'Alcool, la drogue, le jeu, la répétition, l'obsession sexuelle - ces conduites narcissiques et désinhibitrices sont autant de manières de REFUSER L'AUTRE.
La partie est perdue avant de commencer.
Freud disait que la Civilisation consiste à retarder le plus possible la PULSION tenue pour "inévitable".. venue de l'enfance sans-parole, de l'illusion de toute-puissance (puisée à l'eau de la "mère" et rapidement "asséchée" par la naissance?), des temps ARCHAÏQUES de la vie...
Notre temps favorise L'ÉVITEMENT, le refus de donner du temps à la douleur psychique et de lui laisser la parole (Fédida), vante la perversité et la haine et mêle dans une in-différence (hystérique, disent-ils) le bourreau et la victime - parfois au nom des théories Freudiennes sur le masochisme!
Notre temps conserve une place à la "culpabilité" supposée 'judéo-chrétienne" (sans avoir lu les "Alliances"!) mais la nomme benoîtement "honte". Ce n'est pas du tout la même chose: la honte n'est pas la culpabilité, ne marque aucune prise de conscience. Enfermée dans le "secret de famille" ou pulsionnelle, la honte.. justifie et autorise, voire entraîne le passage à l'acte!
Michel Foucault, qui projeta sa vie sur ses idées, montra que la "Folie" était sortie des "asiles" et se médicalisait."L'Anti-Oedipe" voulut donner la parole ou du moins le silence à la Schizophrénie réputée plus savante que la Science. La perversité devenait le "modèle". Certes, elle est l'une des "votes royales" qui mènent à l'Inconscient. Mais le "fou" s'aliène plus que tout autre individu à l'Archaïque, à l'illusion maternelle narcissique et refuse la parole qui libère...
Nous voilà dans le discours de l'indifférencié.
Notre temps croit se détacher du "judéo-christianisme" (certains se disent "anti-Chrétiens parce que catholiques" - sic; certains juifs se veulent anti-sémites dans un double retrait pervers, etc...) et se plonge dans les délices de l'oubli de soi et de "valeurs" données comme "réactionnaires". C'est un temps d'ÉVITEMENT, le temps de ces "êtres de fuite" dont parlait Proust, où l'Alcool, la drogue, la folie, la fausse identité, le masque social, le superficiel à tout prix, la consommation aliénée (aux produits, au sexe, aux modes) ont remplacé la Pensée, détruisant la place du père symbolique - c'est un temps de Déni sans-regard sur l'autre, sans quête de rédemption: un temps pour la seule PULSION.
Le Mal est devant nous.

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CENT ANS

B ELA GRUNBEROER
E t Janine vous le diraient
L es cent premières
A nnées sont les plus difficiles

G éographe et pionnier des espaces
R eculés de l'Inconscient, notre seul
U nivers et notre terrible
N éant
B ELA
E st-il un nouveau Jacob
R edescendu de quelle échelle stellaire
G RUNBERGER scrute l'Inconnu
E t ramène la vérité de la Nue
R eflétée par quelle Face première

La revue improbable N°26, avril 2003