JEAN-PIERRE DENIS

Nos enfants de la guerre
Éditions Seuil
270 P., 15 euros

LECTURE
Alain Suied

JOURNALISTE à "La vie" Jean-Pierre Denis est le fils d'une Juive et d'un Catholique - mais sa "part Juive" lui est curieusement inconnue. La Guerre de 40... Un lieu, Massip... Des visages d'enfants... Le courage simple face à la tranquille "banalité" du Mal, inaperçue, pulsionnelle presque protégée par la société, par l'Économie, par le non-dit Bourgeois!
Soixante ans après, il faut refaire le chemin, remonter à la source. De soi!
Jean-Pierre Denis décide de... parler des autres pour se re-trouver! Et voilà un livre: "Nos enfants de la guerre", qui est comme une somme de visages et de silences.
On devine le sursaut de certains lecteurs un peu hâtifs: encore un ouvrage sur la guerre, sur les camps... Comme si l'on ne voulait pas entendre que l'étonnant de cette affaire, c'est que ça parle de notre jolie Civilisation, qui "juge" et "casse" les autres sans voir le Gouffre de de sa propre violence fondatrice!
Il faut des livres, il faut se souvenir, il faut admettre que le Mal est devant nous et peut-être en nous - que le combat n'est pas pour nier seulement - mais pour demain, pour chaque instant!
L 'auteur va vers ceux qui furent sauvés, vers les justes de Massip, des religieuses, des femmes "de tous les jours", des enfants "déguisés" en catholiques, des êtres séparés d'eux-mêmes, de leur chair même!
Et il recueille ce qui reste: la parole qui n'avait pas été dite; la mémoire qui n'avait pas voulu revoir les années de la Perte et de l'Horreur. Voici les histoires personnelles oubliées...
Bloch devient Blanchard, Sarah devient Suzanne - un bénédiction donnée par un père qu'on ne reverra plus jamais: ce sera le seul lien avec la mémoire millénaire! "Vous aurez à mentir, mentez!", dira Madame Bergon. Elle suit les recommandations de Monseigneur de Courrèges: respecter l'appartenance religieuse des enfants. Mais il faut, dans le danger, face aux méchants sans regard et in-différents (comme les hystériques) accepter de "mentir", de "trahir" la vérité - ce n'est pas mentir, ce n'est pas trahir, c'est survivre. Même quand le néant semble la "substance du monde" (JONAS). Même si... "tout amour, un soir, n'est plus que deuil"....Madame Bergon, Madame Roques mentiront pour sauver les enfants. "Vive le Maréchal" - et les enfants sans papiers mangeront même retenus un instant "dans la gueule du loup"! Massip, Aveyron: ici la guerre a été une "lutte avec l'ange", une nuit de don absolu pour conquérir le nom d'humains....
83 ENFANTS, 83 HISTOIRES, 83 VISAGES SERONT SAUVES - sur la tombe de Madame Roques, Madame Bergon a fait graver ces vers de Saint-Jean de la Croix: "Au soir de notre vie, c'est sur l'amour que nous serons jugés".


La revue improbable
N°26, avril 2003