L'avenir d'une élision
Alain Suied

Étrange destin de l'identité Juive!
Elle accompagne l'Occident païen et se trouve à la source des deux monothéismes qui ont formé les idées et les idéologies depuis dix-sept siècles.
Mais son exclusion - formellement niée lors de la Révolution Française, tragiquement avérée par la Shoah reste une évidence. Même si les "emprunts" à ses valeurs et à sa Culture sont toujours aussi flagrants (et toujours aussi "oubliés"...)
Au-delà des demandes de "pardon" de certains pays comme l'Espagne, au-delà de l'ouverture récente des frontières de l'Est, l'Europe en crise ne peut pourtant éviter de constater le retour du Refoulé antisémite et raciste en ce cruel et terne début de millénaire.
Mais ce retour du Refoulé s'accompagne de conditions nouvelles qui méritent d'être étudiées.
L'identité juive se veut une approche de la condition humaine - une prise en compte des aléas d'une vie d'homme en quête de dépassement et d'espoir. La religiosité n'en est qu'un des aspects, un des choix possibles. La vie avec autrui, la vie sociale est sa quête éthique. La "Loi" n'y est pas obligation mais ouverture, libre-arbitre, possibilité...
Elle ne cesse de se heurter à la violence constitutive de la Kultur occidentale mal sublimée par les monothéismes ultérieurs. La Barbarie nazie l'a montré, rappelé que la haine du "juif" (fantasmatique...e t intériorisé) n'est que le prélude à la haine de toute forme de transcendance...
La "horde primitive" n'a peut-être PAS ENCORE "tué le Père". Or il s'agit d'un meurtre SYMBOLIQUE - comme celui d'Oedipe - et c'est cette dimension symbolique qui semble échapper au fond païen de l'Europe.
Le retour du refoulé antisémite dans l'Europe moderne (comme en France du Pétainisme jamais analysé) le laisse cruellement entendre: même l'ÉLISION de la source Juive par la Kultur dominante teintée de Raison n'élimine pas la "question juive", la question que l'identité Juive pose... sur les fondements mêmes de la Civilisation...
Notre société de consommation infinie et d'in-différence définitive ne semble pas s'aviser du paradoxe actuel: les intégrismes qui la menacent, les agissantes minorités fascisantes et néo-nazies qui assiègent ses institutions démocratiques reproduisent, répercutent son propre non-dit, sa propre absence au débat profond des choix réalisés par elle depuis deux siècles. La Technologie, l'Industrialisation, la Production n'assurent aucune base ÉTHIQUE en remplacement de la Théologie licenciée par la Raison et la Banque. Son élision de l'Allégorie hébraïque et juive a laissé le champ libre aux Mythes les plus régressifs, à la violence du Regard occidental ethnocentré transmis par l'Égypte et Rome comme par l'antisémitisme "traditionnel" de l'Église.
Freud sut prévoir l'avenir de l'illusion religieuse au coeur de la société Bourgeoise rationaliste.
Cet "avenir" est désormais devant nous mais les "dégâts" de son "illusion" pourraient être pires que que ceux du "Progrès".
Sa volonté d'élision de la différence juive se révélera à la mesure du refoulement grandissant de cette dernière - comme des acquis de la démocratie et de la liberté.

La revue improbable N°26, avril 2003