FACE AU MAL
(premiers extraits)
Alain Suied

à Jacques Simonet

I
A REBOURS DU RÊVE

à P.

Je m'appuie sur ton absence.
Dans la nuit j'ai voyagé
à rebours du rêve.
D'espace en espace
j'ai plongé dans l'oeil du Mal
j'ai lutté contre l'ange déchu
j'ai traversé les planètes de son obscurité vide.
Je m'appuie sur ton absence.
De construction en construction
j'ai erré dans un reflet.
D'espace en espace
j'ai remonté jusqu'à la source
j'ai fixé les yeux de la folie
j'ai renoncé aux illusions
de toute éternité.
Je m'appuie sur ton absence.

II
FACE AU MAL

C'est l'innocence que le Mal
veut atteindre, c'est la certitude
de son propre manque, du vide
effroyable de son coeur que le méchant
veut combler par la destruction.
Tu as fixé, un bref instant, ses yeux
sans-regard - détourne-toi!
Ne t'attarde pas devant le Gouffre.
Toujours son obscurité scrutera
ton rêve, ton espoir, ton amour
mais toi, ne perds pas ta juste attente.
Continue ton chemin, va vers les autres:
c'est ainsi que tu préserveras l'inatteignable.
Tu as voulu, un bref instant, réparer
son malheur éploré
mais c'est ta peine et c'est ton âme
que sa chute entraînait.
Face au Mal, tiens-toi droit
et combats la violence: tu remontes
vers la lumière du ooeur!

III
AU COEUR DU VIDE

à Richard Ober

La terre qui portait ton pas
a soudain disparu et tu tiens
en équilibre au-dessus de rien
au-dedans de rien.
Invente un monde.
Avance au coeur du vide.
Dans ta mémoire, tu trouveras
le plan du pays, les visages
que tu as cru perdre, la joie
qui brave la froide évidence
de l'abandon.
La lumière qui guidait ton pas
s'est éteinte et tu avances
à l'aveuglette au bord de l'abîme
dans l'écho de l'abîme.
Invente un matin.
Avance au coeur de l'être.
Dans ton amour, tu trouveras
les formes du regard, les corps
que tu as cru saisir, la joie
qui vaincra la noire certitude
de la désolation.

La revue improbable N°26, avril 2003