Contes de la nuit nouvelle
L 'archivieux


. L'archichef de cent cinquante-huit ans, vêtu de bure, releva ses lunettes noircies sur un nez asséché où l'arrête aiguë soutenait des effritements de peau. Il déambulait au dernier étage du château de la Phynance, arpentant un couloir sans fin,aux origines aussi inconnues que les sources du Nil.
. Son petit pas traînant le trahissait, on entendait de loin le frottement de ses sandales sur les vieilles lattes. J'ignorais alors qu'il existait de ces êtres que la mort a oublié, ils vivent dans un présent perpétuel qui n'entretient avec l'éternité qu'une parenté de permanence. D'aussi loin que l'on se souvienne, il n'avait jamais prononcé qu'une parole: "Qu'as-tu fait aujourd'hui?" A quoi il fallait répondre invariablement: "Le dur labeur".
. D'où venait cette curieuse coutume et que signifiait-elle? Malgré la somme de connaissance en inconnu qui me fut accordée par l'expérience, je ne saurais répondre. Nul ne sait pourquoi les saumons remontent le cours des fleuves qui ont vu leur jeunesse...
Il eût fallu qu'on me mît au courant. Je m'exposais à de graves périls en ignorant les us.

. La peau de son visage se confondait avec les papiers qu'il portait sous le menton. De longs cheveux gris se suspendaient, à la façon de toiles d'araignées abandonnées, sur un crâne aux lueurs métalliques. Le sommet de cet être était un tiroir. Les culs-de-bouteille qui lui tenaient lieu de lunettes dissimulaient au commun son regard, à tel point qu'il n'était pas illégitime de s'interroger sur la présence d'yeux derrière le masque.

. Il avançait vers moi sans hâte. Il en eût été incapable. Je restai saisi, pétrifié par cette rencontre, ont eût dit qu'il m'avait contaminé à distance par un fluide minéralifique.
. Enfin, il parvint à ma hauteur. Et il me posa la question fatale:
"Qu'as-tu fait aujourd'hui?"
. Un frisson me parcourut de la tête aux pieds, le zéro absolu s'infiltrait dans mon organisme. Un ébranlement, un séisme, une glaciation.
. Les verres agressifs paraissaient se déverser sur moi comme une avalanche d'azote liquide. Par une étrange coïncidence, cet abaissement de la température eut pour conséquence de ramener le calme en mon âme.
. Du ton le plus dégagé, le plus urbain, le plus courtois qu'il me fut loisible d'adopter, je lui fit cette impérissable réponse: "Je suis venu".
. Avec une infinie lenteur il abandonna les feuillets qu'il détenait en ses serres. Ils chutèrent hors du nid du hibou, se répandant sur le sol à l'aventure.
. Soudain, il fit volte-face et avec une énergie insoupçonnable revint dans la nuit qui l'avait engendré, la nuit du couloir sans fin.
. Je restais prostré plusieurs heures. Des ombres filaient en murmurant autour de moi.

. La grâce et la beauté m'éveillèrent du cauchemar, d'une voix douce et chaude, une jeune fille s'adressait à moi: "Monsieur! Monsieur! Il faut vous réveiller!" La torpeur s 'évanouit je sortis de mon songe pétrifié, j'émergeai de la gangue. "Réveillez-vous, il est dix-huit heures!"

...
suite le mois prochain