Catharsis ou purification
le théâtre de la cruauté ou le bain dans le Jourdain
Richard Ober

Le Mal n’est pas seulement une question philosophique ou métaphysique, le Mal est d’abord une souffrance : souffrance éprouvée, souffrance subie, souffrance provoquée; le Mal est immédiatement perceptible dans ses conséquences, chacun en a une connaissance intuitive, devant la vérité.

Par le théâtre de la cruauté, Antonin Artaud pensait libérer le spectateur du Mal qui hantait l'Europe (et qui la hante peut-être encore), il pensait que le théâtre pouvait produire un effet cathartique .
Artaud avait fort bien conscience du Mal, selon toutes ses significations, il le percevait avec acuité à la fois en lui-même et dans les sociétés ( Van Gogh ou le suicidé de la société place la malédiction de l’artiste comme une conséquence de la haine grégaire des sociétés modernes contre tous ceux qui l’empêchent de tourner en rond).
Le théâtre de la cruauté reprend la théorie d’Aristote, sur la purgation des passions, et la remet à jour en fonction des découvertes de Freud sur l'inconscient, le refoulement et la névrose.

Cependant cette théorie est la théorie antique.
Dans le monde païen, livré au scandale des passions antagonistes (voir les livres de René Girard), au choc des convoitises, la représentation théâtrale était investie d’une fonction sacrée presque liturgique, elle devait placer le Mal sur un terrain symbolique et “purifier” le spectateur par une prise de conscience salutaire (Le théâtre évoquait parfois des arcanes qui ne devaient point être dévoilés, Sophocle a été mis en cause pour avoir révélé certains secrets des Mystères, on dit qu’il est mort d'avoir reçu une tortue sur la tête, lâchée par un aigle ...comprenne qui pourra !)
Certes, un enseignement était contenu dans les fables et les oeuvres de théâtre (de façon voilée, elles montraient les forces qui s’agitent et s’entrechoquent dans l’âme) mais la clé était réservée...et le Mal relevait du Fatum, de cette fatalité qui a disparu avec la Révélation.
Le Mal pouvait être expulsé un temps, il revenait sans cesse.
La théorie de la purgation par le théâtre, valable pour le monde antique, constitue une régression dans un Occident christianisé (qui se voulait tel), c’est-à-dire qui a reçu, par Jésus-Christ, l’héritage Biblique des Hébreux, le nouveau “Testament”, l’initiation à la vérité, le début de la compréhension, l’enseignement en vue de la libération.

Ce que nous lisons dans la Torah :“Va te baigner dans le Jourdain, Naaman” et dans les Evangiles : “Purifiez l’intérieur ”, va bien au-delà de la purgation passagère que réalise la "représentation” !

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La Bible invite chacun (sans distinctions...) à la libération absolue, à une ouverture vers l’infini, à lutter contre et à dépasser toutes les formes du Mal, à sortir d’Egypte !
La Torah est en elle même un grandiose enseignement sur la nature du Mal et sur la façon de l'affronter. La succession des générations où, depuis l'Exode jusqu'aux aux Prophètes, le peuple Hébreu poursuit un effort considérable pour accéder à la lumière de la vérité, souvent à ses propres dépens, est, tout comme la vie de Jésus, le meilleur enseignement qui soit : l’enseignement par l’exemple.
Lorsque Jésus dit “Avant de regarder la paille dans l’oeil de ton voisin, ote d’abord la poutre qui est dans le tien, et alors tu pourras enlever la paille qui est dans l’oeil de ton voisin”, il résume, toute l’aventure du peuple Hébreu.
Cette aventure est unique car la destruction des idoles qui asservissent l’homme est la seule véritable purgation, la seule véritable libération : elle seule permet d’accéder en toute vérité à soi-même et aux autres.
Il s’agit bel et bien d’une longue “traversée du désert” vers la “Terre promise”.
Le divin ne réside plus dans une sphère inaccessible, peuplé d’êtres terrifiants et cruels, relayé par des prêtres de l’occulte qui se plaisent à l’assombrir encore : le divin est en l’homme et il est toute lumière, refus des ténèbres et donc ...amour du prochain !
Saint-Jean ne dit-il pas : “Dieu, personne ne l’a rencontré, mais celui qui aime connaît Dieu” ?

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Le Mal selon Nietzsche était le "frein moral" ou ce qu’il appelait le "nihilisme judéo-chrétien", la répression de la volonté de puissance. Il ne perçut de remède que dans la "résurrection” des dieux païens, et principalement de Dionysos, pour éveiller les énergies naturelles, qui sont les énergies pulsionnelles.
Il voyait chez les Grecs des dieux innocents pour des peuples innocents, au-delà du bien et du mal.
Mais il en fut certainement tout autre !
Et quand le “frein moral” a été levé, avec une remarquable efficacité, dans les totalitarismes, qu'y avait-il derrière ?
Les passions exaltées dans les masse en délire, ivres de la puissance du chef, ivres de meurtre et de tyrannie.
Voilà ce qui se cache derrière le sourire “innocent” de Dionysos et les charmes des Ménades : du sang, du sang, du sang.
Quand les Bacchanales sont finies, ne restent que des cadavres dans les champs du carnaval macabre ...

Ainsi, les fiers totalitarismes du siècle passé voulurent abolir ou dépasser la Loi de Moïse et celle de Jésus.
Mais ils furent terrassés, comme le dragon sous la lance de Saint-Georges.

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Que cherchait donc Artaud par le Théâtre de la cruauté ?
Une nouvelle purgation, à la manière antique, pour une Europe retombée en paganisme !
Mais que vaut cette purgation devant la véritable purification des coeurs, celle que la Bible nous invite à réaliser, celle que Jean annonçait en baptisant dans le Jourdain ?