Alain Suied
Le champ de gravité
LETTRES VIVES EDITEUR, 54 P. 12 euros
LECTURE
Richard Ober
Consentir au monde
"A la porte du monde"
Le champ de gravité est la pesanteur, la lourdeur et la peine du monde.
Mais c'est aussi le chant du monde, l'acceptation des limites, de la sortie, de la naissance qui est extraction des ténèbres, dans la souffrance, vers la lumière.
Cette extraction nous fait quitter le monde de la totalité, pour lequel nous éprouvons et éprouverons toujours une nostalgie, un souvenir peiné, le souvenir du temps où nous étions esclaves et entourés, rassurés par le liquide amniotique, le souvenir des temps sans temps, la blessure originelle qui s'est ouverte avec le premier regard.

Nous voici à la porte du monde, au moment de naître, au moment où tout bascule dans l'inconnu, dans la solitude et dans le devenir, au moment où nous entrons dans le monde, dans le temps et où il nous faut tout quitter, tout perdre. Nous voici, dans "Le champ de gravité" à la porte du monde.

Nous savons, nous avons devant les yeux, nous voyons, hors de nous et en nous, quelle horreur peut se tramer dans la nostalgie de la totalité, du pareil au même, dans ce souvenir ténèbreux du monde de la totalité.
Nous savons, nous voyons que l'incapacité, ou le refus, de venir au monde réel, de venir à la lumière est la matrice de toutes les horreurs.
Nous savons, nous voyons comment le souvenir du tout et du pareil au même se change en poursuite effrénée de l'argent, en violence, en systèmes politiques et, enfin, en crime.
Et, de cette nostalgie morbide, dont la vision ne nous quitte pas, puisqu'elle occupe l'actualité sous les formes les plus variées, à ce Mal pourtant niée, refusée, ignorée, nous savons qu'il n'est qu'une issue .
Le consentement.

"L'origine absente est un futur"
Car cette plaie, ouverte à la naissance, cette absence au tout, est aussi tout l'espace possible de la Présence. Consentir au monde, consentir au relatif, consentir à la souffrance de la naissance, consentir à la perte, consentir à ne plus être tout, consentir à ne plus seulement végéter mais à devenir, consentir à mourir:
"Poussière, qui est-tu poussière?
La promesse qui survit à son cri brûlé"


Nous savons à présent que la parabole du Christ était la plus exacte image qui se puisse donner de l'effort à conduire pour venir au monde : il faut tout perdre pour tout trouver, il faut quitter l'Egypte, le pays du tranquille servage, pour s'avancer vers les déserts de l'incertitude et de l'inconnu.
Mais ce désert nécessaire est celui qui conduit à la terre promise, à la terre que la naissance nous offre !
Il faut bien traverser la Mer des Roseaux, une mer morte, pour naître à la terre promise !
Et voici le sens du champ de gravité, c'est le champ de la pesanteur et de la douleur, mais c'est aussi le chant du monde, le magnifique, le sublime et le douloureux chant du monde .
Consentir, cela signifie également sentir avec quelqu'un, et chanter cela signifie nommer le monde "au diapason" de sa musique.
Voilà la démarche si véritable d'Alain Suied, ce consentement au monde et à la perte, à l'absence, dans laquelle "brille" la présence de l'autre (et peut-être de l'inconnaissable) avec qui je peux sentir, consentir.
Chanter avec quelqu'un, avec l'autre, jaillir hors de sa solitude à la rencontre d'une autre solitude, dans la conscience du manque et dans la conscience de ce qui est partagé.
Voilà la beauté de ce recueil et voici la nécessité devant laquelle nous sommes tous confrontés de venir au monde.
Car nous savons, nous avons devant les yeux ce qu'est de refuser le monde et de s'envoler dans les paradis artificiels, dans les illusions et les fantasmagories, ce ne sont que des violences intrinsèques pour retrouver la totalité du monde pré-natal.
C'est l'origine de la barbarie.

Il n'est rien de plus douloureux que la naissance, le premier rayon de lumière, le premier cri, mais il n'est rien de si beau que la venue au monde, et les yeux une fois habitués à cette lumière du début, de l'origine, qui est aussi la lumière de l'avenir, et qui est la lumière éternelle, les yeux une fois déscillés, ouverts devant l'immensité du monde crée, enchantés par la beauté de la lumière ne voudront plus se refermer sur les souvenirs de la cloture ténèbreuse.
Nous voici devant la porte du monde, à nous de l'ouvrir, elle donne sur la lumière et la vie, ou de la fermer pour rester clos, claquemuré dans la solitude des souvenirs totalitaires et dans le rancoeur de ce qui a été perdu !

"A la porte du monde
tu pressens le champ de l'être
du premier et du dernier
souffle du vivant"


La poésie retrouve ici sa plus haute mission : transmettre la connaissance du désir nié, de l'angoisse ignorée, en pleine conscience sans le moins du monde se livrer à une complaisance envers la nostalgie, mais bien au contraire en montrant de quels fers nous sommes entourés, car le monde prénatal est bien celui des fers et de l'apesanteur, et en s'avançant courageusement dans les champs de gravité - le monde de la pesanteur, celui que nous foulons dans la peine et la sueur - ceux qui conduisent à liberté et à la terre promise.
A ce prix de souffrance, et à ce prix seulement, il faut le dire haut et fort, au prix de l'effort et du renoncement à être tout, nous découvrons, au fur et à mesure que nos yeux s'habituent à la lumière du jour, quelle est la beauté de la terre sur laquelle nous marchons, vers laquelle nous allons, une "terre ruisselante de miel et de lait" : c'est une terre autre, une terre d'autres, une terre où l'on peut parler, où le langage n'est plus l'outil de dissimulation et de mensonge pour asservir le prochain mais un instrument dans le chant de gravité, un instrument au diapason du monde.

"A la porte du monde
tu te tiens droit"

à la porte du vrai monde, de la vraie vie, et non du monde social, du monde du mensonge et de l'injustice instituée où "tu vois" dans la consternante fatalité de l'ignorance :
"la vanité et la vilénie
se régénérer, se transmettre
de génération en génération"

à la porte du vrai monde , qui est la porte de la justice, "tu te tiens droit" et
"tu cherches du regard
le souci du partage"

Tel est le miracle de cette porte de la connaissance et de la justice, à la fois naissance et poésie : devenir un être parlant, singulier, libre et capable d'amour, devenir un homme et parler à d'autres hommes, en vérité!

Par cet effort de naissance et ce consentement au monde, passant cette porte, l'abîme mortifère en nous se change, par Alchimie, en espace d'amour infini:
"Le rien avant l'origine
contient tous les rêves
tous les silences et la profonde
blessure d'une promesse infinie"


La porte est ouverte...