Le bouc-émissaire et l'agneau
"Je vois Satan tomber comme l'éclair", René Girard
livre de poche

Lecture
Richard Ober

Les travaux, de René Girard, qui ont commencé par l'analyse des "Feux de l'envie " dans le théâtre de Shakespeare, l'ont conduit à découvrir et à décrire les mécanismes du désir mimétique (la convoitise des biens du prochains) ainsi que la manière dont il se transforme en "scandale" puis en coalition du ressentiment collectif contre un bouc-émissaire.
La théorie du bouc-émissaire de René Girard, qui comme toutes les idées simples et géniales peut être ramassée ou développée, démonte la ruse de Satan, le prince de ce monde, en élucidant comment la violence de masse s'exerce à l'égard d'un innocent, afin de régler le scandale des convoitises antagonistes. Par le meurtre d'un bouc-émissaire, les sociétés (qu'elles soient traditionnelles ou non), livrées au scandale, sont apaisées, de façon temporaire .
Le nom donné dans Oedipe roi à ce scandale, ou au Mal qui ronge la société, est la "peste"; en effet il s'agit d'un Mal invisible, caché, dissimulé.

La loi de Moïse, un contrepoison.
Dans "Je vois Satan tomber comme l'éclair" René Girard montre de façon magistrale que la Loi de Moïse est le contre-poison à la violence archaïque, il met, par exemple, en parallèle le mythe d'Oedipe et l'histoire de Joseph : ce parallèle est tellement saisissant - l'un est enfermé dans la fatalité du ressentiment, du crime et de l'aveuglement quand l'autre est libre, pardonne et sait lire dans les songes - qu'il n'est plus possible de regarder ce fameux mythe antique sous un jours béatement positif (ce que le mythe révèle des profondeurs bestiales du psychisme, ou de la pulsion, n'est autre que ce que l'aventure Biblique nous invite à dépasser !)
"Tu ne convoiteras rien de ce que possède ton voisin", voici ce qui dans le Décalogue est donc la cognée à la racine du Mal.
L'essai de René Girard se poursuit, après la mise à jour des mécanisme de la haine collective contre une victime innocente, par ce que l'on nommait autrefois un "plaidoyer pour le Christianisme" . Le sacrifice de Jésus, l'Agneau qui remplace le bouc-émissaire, est désormais planté devant toutes les nations.
Il agit comme le révélateur de la manière dont le scandale des convoitises (de l'envie), provoqué par Satan, est expulsé par ce même Satan en tuant un innocent.
Jésus, en choisissant librement d'être livré, devient celui qui démystifie pour toujours la ruse de Satan, c'est ainsi que l'on peut parler du Triomphe de la croix.

Toute l'analyse de René Girard est rationnelle et humaine, pour lui la Bible est la seule révolution véritable qui se soit produite dans l'humanité.
Grâce aux Hébreux, dont le message est devenu universel par Jésus une vie commune en pleine lumière a été rendue possible. Par la conscience du Mal, de la violence héréditaire, et l'effort pour le contrecarrer, en soi, (le respect de la Loi) les individus peuvent dès lors constituer des sociétés basées sur la vie et non sur la mort.

Mais le plus grand paradoxe de l'Histoire est bien que cet enseignement porté par les Juifs et universalisé par Jésus, enseignement sur l'homme, victoire contre les chimères païennes, ouverture des portes d'une vie en commun harmonieuse fondée sur le respect, voire l'amour! le plus grand paradoxe est que ces mêmes Juifs aient été si souvent pourchassés et persécutés comme des boucs-émissaires !
Aujourd'hui, alors que des synagogues sont incendiées en France, pour sa plus grande honte, il faut rappeler avec vigueur quel trésor inouï nous a légué le judaïsme, un trésor d'une telle valeur que la Torah et les Evangiles sont appelés des Testaments, l'héritage inestimable transmis aux générations : une parole de vie!
L'admirable aventure spirituelle des Hébreux, à la recherche du Réel et dans l'oppositions aux fausses divinités! a permis à toute l'humanité de percevoir de quel mal elle souffrait, et bien plus, lui a indiqué le remède, la LOI.
Faut-il rappeler ce que disait Jésus sur la Loi ? "Pas un iota ne passera".
On ne peut non plus passer sous silence que cette aventure a ouvert les portes de l'infini et de la liberté, alors que le monde antique était gouverné par le Fatum, la fatalité, et la soumission à l'éternel retour (notion remise à l'honneur, si l'on peut dire, par Nietzsche qui, en apologiste du paganisme, a proposé la réhabilitation de Dionysos, le "libérateur des instincts", pour donner une exaltation de grandeur à la vie. Mais la libération des instincts ne fait jamais d'un homme ni un animal, ni un surhumain, elle fait de lui un être cruel, bestial.).
La Torah est une aventure de liberté par la vérité, très exactement ce que disait Jésus : "La vérité vous libèrera".
Oui ! La vérité nous libère de l'aveuglement volontaire et de la servitude à la fatalité, elle nous conduit au-delà du Fatum naturel, individu par individu, mais aussi, dans la mesure des forces intérieures dont ils disposent, peuples par peuples, à l'instar des Hébreux traversant la mer des roseaux et le désert du Sinaï pour s'installer en terre promise.
Cette aventure peut être considérée comme la "prémice" de la libération de tous les hommes.

Le triomphe de la croix
Le triomphe de la croix, qui manifeste la défaite en haut, dans le monde spirituel, de Satan, est total. Le Royaume de la Paix est-il donc advenu ? Certes non ! Mais, dorénavant, et c'est ce que René Girard appelle la véritable mondialisation, au-delà de l'aspect économique, le "souci des victimes", est universellement partagé !
Ce triomphe est tel, qu'à présent Satan ne peut plus exciter au Mal qu'en se parant du "prestige" de la victime ! Hommage du vice à la vertu, l'hypocrisie et la mauvaise foi sont donc devenus les seuls armes de l'accusateur !
Là réside le grand dévoilement de René Girard : à une perception confuse des mécanismes du mesonge, il offre une compréhension simple, pragamatique et, ce n'est pas le moindre de ses fruits! empreinte d'une profonde espérance.
Mais il reste encore un autre péril, c'est d'accuser autrui de cette victimisation : inépuisable (pour le moment) abîme de mensonge que Satan ! Singer le Christ en se faisant passer pour une victime afin de justifier la violence !
Combien d'exemples l'actualité et l'Histoire nous fournit-elle de cette singerie, et combien chacun peut percevoir en lui-même cette tendance à "l'autocanonisation", si l'expression est appropriée ! prétexte à tous les ressentiments et à toutes les haines.
Plus l'élucidation du mensonge progresse dans "Je vois Satan tomber comme l'éclair" et plus l'enseignement et la vie de Jésus, offrant au monde la sagesse des Hébreux, se manifeste comme vie et lumière de la façon la plus rationnelle !
Admirable pensée que celle de René Girard, si traditionnelle, si moderne, si riche et si bénéfique !
Signalons donc que de l'anthropologie Girardienne, car il s'agit désormais d'une "école", sont issus de nombreux ouvrages dont La spirale mimétique, recueil de contributions, aux Editions Desclée de Brouwer (29 euros).