La moisson est abondante et les ouvriers sont assommés sous les arbres !
deuxième partie (voir ici la première partie)
R.O.

Quand il eût fini de parler, ceux qui étaient asis sous les arbres se mirent à rire et à lancer des quolibets: "Mais qui est-il celui-là ? D'où vient-il ? Nous ne l'avons jamais vu ! Il doit être fou !"
Quelques anciens, toutefois, le reconnurent. Ils l'avaient vu dans leur jeunesse. Ils parlèrent aux enfants qui jouaient dans le plein soleil du midi triomphant : "Lui est le véritable maître, il est doux et bon, c'est pourquoi il nous a laissé cette terre à travailler, c'est lui qui a libéré vos pères."
Les enfants se tournèrent vers la source de toutes lumières et furent éblouis : "Il brille plus que le soleil, à présent !" s'exclamèrent-ils. Mais quelques sournois au regard enténébré, pour qui la lumière était objet de crainte et de haine, puisqu'elle manifestait leur vilénie, éructèrent et se mirent à frapper les vieillards, en leur disant : "Vieillard superstitieux, esclaves, que ne vous taisez-vous ! Nous n'avons pas de maîtres! Nous sommes libres de faire ce que nous voulons ! Et vous, les enfants, cessez d'écouter ces sornettes de gâteux !"
Les enfants tétanisés ne comprirent pas ces mots, ils ne comprirent pas le regard mauvais dans les yeux des grands, ils ne comprirent pas la violence de leurs gestes, ils ne comprirent pas pourquoi ils se mirent à se frapper entre eux lorsque quelques uns reconnurent également le maître.

Certains parmi ceux qui étaient affalés sous les arbres, après s'être frottés les yeux, virent quelle lumière émanait du maître, leurs coeurs se mirent à frémir, et du fond de leurs cachots ils s'émurent d'espoir.
Car, celui qui était là devant eux, était le vrai chef, et il n'était point comme les contre-maîtres qui dominaient sur eux. Ceux-là, d'ailleurs, festoyaient dans les métaieries et ne venaient les voir qu'accompagnés de leurs courtisanes et de leurs partisans, armés de gros gourdins..
Ils étaient quelques uns, parmi les plus pauvres, quelques amis, qui se tenaient par le coeur et n'osaient que rarement ouvrir la bouche devant leurs compatriotes. "Celui-là est le vrai maître, à n'en pas douter" se dirent-ils, "car en effet, comment cultiverions-nous ces champs si l'on ne nous les avait donné ? Et celui-là ne peut qu'être le vrai maître, puisqu'il est bon et doux et qu'il nous connaît ! Mais pourquoi lui, noble et généreux, n'est-il pas écouté?"
Un des compatriotes, entendant furtivement ces mots, se mit à crier alentour : "Ces esclaves cherchent un maître ! Ils vont nous précipiter sous la férule de ce drôle de bonhomme qui vient nous insulter ! Ne ferons-nous rien ?" Alors, ceux qui dormaient sous les arbres, ayant cessé de rire, tournèrent leurs regards mauvais, débordant d'une mixture mauvaise, vers les pauvres amis, manigançant quelque chose comme une guillotine..

Mais, avant que la fureur ne débordât du chaudron, ce fut le moment choisi par le maître pour recommencer à parler, il leur dit : "Je vous avais tout donné à condition que vous respectiez la justice, que vous ne songiez pas à vous approprier ces dons et que vous en fassiez bon usage. Je vous avais tout donné pour votre bonheur, et je vous avais bien expliqué ce qu'il vous fallait éviter afin de vivre en paix, oui combien de fois vous avais-je répété que vous ne deviez pas céder aux menteurs du peuple et au menteur à l'intérieur de vous! Je vous avais mis en garde contre le scandale et ne vous avait demandé qu'une chose, vous souvenir de moi ! Non par superbe de moi-même, mais pour vous souvenir que ces champs et ce ciel, ces rivières et ces forêts ne tiennent que sur les piliers de la justice et de la générosité du Roi! Je vous avais demandé d'avoir une pensée pour celui qui a créé cela, et pour ceux d'entre vous qui aiment la beauté et dont le coeur est vide de toute convoitise, je vous avais promis bien d'autres dons ! Je vous avais surtout commandé de vous aimer tendrement comme aiment ceux qui résident dans le palais du roi. Où êtes-vous, mes amis ?"
Plusieurs amis se levèrent alors et dirent au maître : "Nous sommes là, mais ta longue absence avait presqu'effacé ton souvenir ! Tes paroles nous étaient devenues étrangères, et n'en restait qu'une nostalgie que rien ne pouvait combler ! Quelques uns, parmi nous, cependant, ne cessaient de proclamer ta grandeur et ta présence, mais nous avions du mal à les croire."
A ces mots les maître fut rasséréné, il leur demanda : "Mais où sont-ils ceux-là ?" Plusieurs hommes et femmes revenaient des champs, les paniers des femmes étaient pleins de fruits et les hommes portaient des gerbes de blé dans leurs bras, les vieux tenaient les petits enfants par la main et les jeunes filles les intruisaient. Ceux-là nourrissaient leurs familles et travaillaient également pour les grands du pays et nourrissaient encore ceux qui dormaient sous les arbres.
Ils dirent : "O maître, te voici enfin ! Nous espérions depuis si longtemps ! O bénis soit le roi et bénis sois-tu, toi, qui viens au nom du roi ! Oui, nous voici, nous avons toujours faim et soif et nous ne sommes pas rassasiés ! Nous t'attendions, maîtres, nos coeurs t'appelaient de tous leurs voeux ! Mais, à présent que tu es revenu vers nous, s'il te plaît, reste et règne car l'iniquité et la haine dévore nos cités ! Regarde comme la méchanceté a envahi ton pays!"
Le maître se mit à pleurer et leur donna une bénédiction : "J'allais rentrer chez moi triste à mourrir mais vous m'avez empli de joie ! Vous disposerez de cette terre!"
A ces mots, plusieurs de ceux qui étaient assis sous les arbres, se levèrent et insultèrent les amis, ils regardaient de travers le maître et conspiraient du crime en se répétant :
"Quoi! Un maître, ici ! Sur notre terre, alors que nous avons tant lutté pour nous débarasser des maîtres !" Et les plus acharnés étaient les familiers des contres-maîtres, ils répétaient alentours que le maître voulait les réduire en esclavage et leur imposer la férule de la tyrannie.
Les amis se taisaient, ils connaissaient ces discours depuis bien longtemps et savaient que ces mots loin de porter la liberté, appelaient le sang et la tyrannie.