Le vide
autour du "champ de gravité"
R.O.

Rien ne peut combler le manque, le vide et l'absence placés au creux de l'existence, comme le mystère au coeur de notre condition.
Le serpent, dont la Genèse élucide le pouvoir de séduction, sort de cette faille en suggèrant de nous aliéner aux forces naturelles (pulsionnelles), appelées autrefois les dieux, et à renoncer à notre humanité pour une immortalité fallacieuse.
Mais il ne nous est pas permis de nous soustraire à l'humanité, c'est donc par la souffrance qu'il faut connaître le bien et le mal : leçon de ce Trésor qu'est le livre de la Genèse.

Le vide éprouvé et assumé se nomme :
pauvreté de coeur.
Jésus dit "heureux les pauvres", car les pauvres sont ceux que rien ici bas ne comble, qui éprouvent pleinement, dans la peine, la condition humaine.
Ils expérimentent dans leur chair, comme le Christ, la vérité, la souffrance et la dignité divine de cette pauvreté.

Parmi les témoins de l'impossible satiété, les voyants de l'absence, nombreux sont les malheureux qui sont happés par le désespoir, comme des astronautes perdant volontairement le lien avec leur navette, et qui, devant la souffrance de notre condition préfèrent la disparition volontaire. Quel crève-coeur !

Mais il en est qui affrontent l'abîme, s'y confrontent et cherchent la lumière venue des origines, cette étoile de l'espérance qui brille insaisie au coeur de la nuit.
Le dernier recueil d'Alain Suied, "Le champ de gravité", porte l'intuition profonde et l'espérance que la souffrance et l'absence ne sont pas vaines, qu'elles ne débouchent pas sur le néant.
Car ici est la menace, la gravité de l'enjeu : de cette absence, de ce vide peuvent surgir le désespoir (ou le nihilisme, ce qui revient au même). Ce nihilisme dissimulé derrière les masques souriants, ou terrorisants, qui se pavanent dans le carnaval moderne.
Non, le vide n'est pas uniquement un abîme de déréliction, mais cette infinie souffrance et ce vide infini sont tout l'espace qu'un amour infini peut combler !

Dans les champs de liberté, selon le plus profond désepoir ou la plus haute espérance, seront récoltés :la Datura de l'illusion et de l'empoisonnementes ou bien le raisin et le blé du partage, de la réunion et de la communion.
Se laisser happé par le vertige du vide, devenir un désespoir ou une violence en invoquant les images-mirages, ou affronter hardiment le manque pour le changer en un champ de rencontre et d'accueil, se perdre par devers soi dans un labyrinthe aux murs fantasmés ou lever les yeux vers l'infini peuplé, voici l'alternative.
Là se trouve la liberté irréductible, le libre-arbitre et la responsabilité, desquels aucun déterminisme ne saurait venir à bout.

Seul l'amour non-possessif permet au vide de devenir un lieu d'accueil, et non plus un leurre, seul l'amour permet de traverser l'abîme et autorise la plus folle espérance !
L'amour est la pierre philosophale qui change la souffrance en partage, qui transfigure la faille, d'où peut surgir le Mal le plus terrifique, en maison de communion !
"Quand vous faites un repas, invitez les pauvres", dit Jésus !

La faille ou le vide infini creusé dans nos jours est ce que l'amour emplira infiniment, la coupe où sera versé le vin de l'alliance...