Artificial Intelligence
film de Steven Spielberg
Conte de fée moderne où la régression Oedipienne rencontre le péché originel dans un navet spectaculaire et instructif qui suggère que l'intelligence, et l'esprit, proviennent de la chair et peuvent naître dans une machine.

Faudrait-il ne voir dans Artifial Intelligence que l'histoire terriblement " kitsch " d'un Pinocchio cybernétique? Est-ce tout ? Non !

Quelle est la raison du profond malaise qu'inspire A.I. ?
La théorie d'Aristote sur l'effet purgatif du théâtre (reprise par Antonin Artaud après les découvertes Freudiennes sur l'inconscient) postule que la vision du jeu des désirs inexprimables produit chez le spectateur une prise de conscience salutaire. L'efficacité de la " catharsis " artistique ne semble pas une certitude… Cependant, dans cette perspective, qui peut donner un sens à la représentation du mal, la pièce - ou le film - doit comporter une fin fatale, conformément à la justice transcendante et à la nécessité d'expier la transgression. La mort des personnages hors-la-loi permet le retour à l'ordre du monde et à l'équilibre intérieur. Or la fabrication d'une intelligence artificielle qui signifie " création d'un être humain", thème revendiqué de A.I., ne trouve aucune sanction. Le mouvement de régression Oedipien (véritable sujet du film) devient humanisant, pire encore l'identification proposée au spectateur le rend complice d'une transgression récompensée! Toutefois, le grand mérite du " testament de Kubrik " est d'exprimer en une candeur douteuse les fantasmes mécaniques et régressifs du monde moderne qui trouve dans l'horizon cyborg-humain son idéal nihiliste. A. I. est le symptôme très actuel d'un mal intemporel.

De quoi s'agit-il ?
Dans un futur apocalyptique où les océans ont englouti une grande partie des terres , où l'opulence du monde riche se fonde sur un strict rationnement des naissances, une société d'électronique fabrique des robots-androïdes. La réussite dans le domaine technique est totale mais le palier de l'intelligence, c'est à dire de l'humanisation, de l'individualité pleine et entière, n'est toujours pas franchi. Irrité par cette limite, un docteur Frankenstein du futur, décide de construire un cyborg-enfant et de le douer de sentiments. Pour ce faire, l'apprenti-sorcier programme dans le cyborg une " conscience réfléchie " et une " capacité d'émotion " ; cherchant ainsi à lui " insuffler " une âme électronique. Plus précisément, il va tenter de provoquer le complexe d'Œdipe chez un robot pour l'humaniser ! Les questions " officiellement " posées par ce film sont : " Qu'est-ce qui nous fait humain, qu'est-ce qui pourrait rendre une machine humaine, qu'est-ce qui - en cas de " succès "- nous séparerait d'elle, et que pourrions-nous en déduire sur notre condition et sur l'aventure humaine ? "

Argument dramatique
Un couple dont l'enfant unique est cryogénisé se prête à l'expérience voulu par le savant, il " adopte " le cyborg. Nous assistons à l'éveil d'un " amour maternel " pour la chose mais, par un miracle inexpliqué, le fils revient des glaces, ce qui -on s'en doute !- cause de multiples tracas. Les premières manifestations de l'Œdipe du robot (jalousie narcissique ) sont enjolivées par le récit de son identification avec Pinocchio; l'apparition de cette trace d'humanité se veut poétique, elle est désolante. De nombreuses mésaventures plus tard, la mère décide d'abandonner son jouet ; cet événement inévitable nous conduit à une nouvelle étape dans la soi-disante humanisation du robot, c'est à dire dans le développement de la frustration et de la compensation onirique ! Voulant être aimé par sa mère comme un vrai enfant le jouet accompagné d'un cyborg-gigolo se lance à la poursuite de la " fée bleue ", la légendaire " humanisatrice " de Pinocchio. Et où va-t-il la chercher ? Dans un parc d'attraction du sexe appelé " pays des rèves "! On découvre même une chapelle dédiée à la Vierge dans cette antre et la " pensée " du cyborg ne nous est pas dissimulée : " les hommes sont comme nous, ils cherchent leur créateur ". Mais, en réalité, on suggère au spectateur : " les cyborg sont comme les hommes, ils nourrissent leurs fantasmes de leurs frustrations, et ces fantasmes sublimés deviennent l'art et la foi " ! La quête initiatrice est couronnée d'un succès relatif… …au bout de deux mille ans passés sous les eaux à prier une fée bleue de pierre et après une résurrection par d'autres cyborgs super-évolués ! Dans un final écoeurant, le développement du complexe d'Oedipe chez le robot aboutit à une conclusion heureuse (!) : la possession de la mère pour une journée (sans le " frère " et le " père ") et donc, après avoir acquis sentiments, intelligence et volonté, son accès à l'humanité ! Nous éviterons de nous pencher sur " le côté artistique " de A.I. si ce n'est pour reconnaître que la cruauté, la violence et le narcissisme y sont rendus avec une indéniable efficacité… Mais nous nous occuperons de son " message " : "L'intellect et l'esprit, propre de l'homme, proviennent de la poursuite et de la réalisation imaginaire du désir incestueux" Mais comment peut-on affirmer que l'amour, les arts et la foi ne sont le produit que de la frustration sublimée et ont pour unique origine le complexe d'Oedipe ? Que tout provient du pays imaginaire des rêves qui ne sont autres que des fantasmes ? Spielberg n'a pas un seul instant laissé entendre que le désir régressif retient l'humanité, l'empêche de mûrir et la maintient dans un état infantile qui est la racine de la perversion et du crime. Le propos de A.I. est très exactement le contraire !

Perversion mythique et suggestion du serpent
Voici ce que décrète le scientifique en chef, au début du film, et certainement pour en donner la portée " morale " : " Dieu, lui aussi, a créé l'homme pour être aimé ". Que signifie cette phrase et quelles justifications apporte-t-elle ? Le savant insinue que le Créateur a donné la vie à l'homme par narcissisme, et que l'homme - objet de plaisir- peut s'autoriser à agir de même en se fabriquant ses propres objets de plaisir, le procès d'intention justifie la transgression. Redoutable raisonnement, " digne " du serpent ! Puisque le film situe la transgression dans la continuité de la volonté divine, n'hésitons pas à examiner ce que nous disent les Textes sur la nature et la fonction de l'homme. Dans le premier récit de la Genèse(Gn 1, 26-28), l'humain (homme et femme) est créé " à l'image et à la ressemblance de Dieu ", il reçoit le pouvoir de " dominer " la terre et la faculté d'engendrer " Croissez et multipliez ", don merveilleux puisque c'est le partage de la paternité et de la maternité ! Dans le second récit (Gn 2, 7) : " Le Seigneur Dieu modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l'haleine de vie " -Tr. TOB- En Gn 2, 15 : " Le Seigneur Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour la cultiver ". Selon la Genèse, l'humain n'est en aucun cas un objet livré au bon plaisir de son créateur mais il est bel et bien un sujet libre! La parole du scientifique pour se justifier n'est donc qu'une variante de plus du mensonge proféré par le serpent dans le but d'inciter à transgresser l'interdit : " Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux " On ne peut éviter de songer à Œdipe aveugle avant d'examiner la façon ancienne et moderne " d'être des dieux " . Il existe en l'homme un acharnement, dont le type antique (narré par le mythe) est Pygmalion et le type moderne Frankenstein, à rendre animées ses productions. Il y a en nous une tendance à l'idôlatrie ! (Qu'est-ce en effet que l'idolatrie sinon de vouloir donner une âme, un souffle de vie, et des pouvoirs à un objet) " Volonté de s'emparer du phallus, meurtre du père " dit la psychanalyse, certes, mais cette loi physique concerne le psychisme régressif, c'est la loi du serpent qui conduit à la mort et qui s'applique à l'homme déchu. Tandis que la Loi morale régit l'homme spirituel, portée aux Hébreux par Moïse et à toute l'humanité par Jésus-Christ elle est source de vie! Ce qu'il y a de plus beau et de plus noble, l'esprit, ne peut pas avoir pour origine la perversion ! Le mal ne peut engendrer le bien !

La machine contre l'humain
On ne peut reprocher à Artificial Intelligence de montrer un -sinon LE -désir pervers, il serait même louable de le mettre en lumière, mais il est scandaleux de le montrer sous un aspect aimable. D' inciter le spectateur à l'identification avec la machine. Le seul passage où l'on voit des rebelles opposés à la mécanisation est celui du festival " flesh and blood " (chair et sang). Une horde surexcitée (dont l'absence d'originalité cinématographique est criante, après Blade-runner et une multitude de films futuristes) dans un stade bondé, au son d'une musique " trash ", se déchaîne à détruire les " mécas ". Ces " barbares " sont commandés par un prédicateur identifié à un grand prêtre de cérémonie sacrificielle, mélange des jeux du cirque et de messe noire ! La signification de ces scènes est que ceux qui détruisent, avec une haine féroce, les " mécas " sont monstrueux et inhumains. Cependant, tout n'est pas perdu puisque le prédicateur ne parvient pas à convaincre les partisans du " sang et de la chair " de désintégrer le cyborg-enfant, capturé avec le cyborg-gigolo…la foule finit même par se révolter contre lui !

Amour et art
Le " père " du cyborg pense donc : " Nous devenons homme en faisant comme Dieu, en créant des êtres qui nous aiment " Mais en l'occurrence le scientifique ne parle pas d'amour! Ce n'est que du narcissisme ! L'amour d'un père pour ses enfants est gratuit, il est don et non pas vol ! Il ne peut y avoir d'amour que dans la liberté ! Au risque de ne pas être aimé en retour… Les artistes comme certains savants , en particulier les actuels fabriquant de robots, se trouvent nécessairement confrontés au mythe de Pygmalion (ou de Frankenstein)-on parle d'ailleurs en littérature de " narrateur-dieu "- puisqu'ils ont reçu un talent ou connaissent une technique de création. L'utilisation de ce don, qui sous la forme de la paternité (ou maternité) concrète et symbolique est offert à tous , est laissé à notre libre-arbitre: selon qu'il sera conforme à la justice transcendante et immanente il relèvera de l'amour pur ou de la compensation et de la perversion. Toute la différence réside dans le point de vue et l'éthique (ou la morale), choisis.

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L'inspiration artistique ne se puise pas forcément dans les profondeurs mythiques où sont engloutis Œdipe, Pygmalion et Narcisse, elle se trouve aussi dans les sources d'eau vive de la Terre Sainte, vers cette terre promise - symbolique- d'Abraham, de Moïse et de Jésus, faite pour les hommes et non pour les robots ou les sur-humain !

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La Genèse nous le fait comprendre depuis bien longtemps : en croyant devenir des dieux nous perdons notre humanité, nous chutons… Il a fallu toute l'aventure du peuple Hébreux -" le dialogue lent et difficile de l'homme avec le divin " selon les mots d'Alain Suied- et la venue en son sein de Jésus-Christ , le fils de l'homme, pour que soit ouvert le chemin qui mène à la simple et pleine humanité. Ce n'est pas la régression infantile vers la mère, présentée comme un progrès par le serpent, qui nous élève à la qualité d'homme mais, ainsi que le fils prodigue, le retour vers la maison, la loi et l'amour du Père.