L'oeuf
Richard Ober

Nous sommes tous nés d'une mère, et le monde amniotique est un monde de fusion aquatique, un monde de totalité, clos sur lui-même, un monde de plénitude absolue.
Nous venons d'un oeuf.
C'est un doux enfermement, une prison plaisante d'où nous sommes EXPULSÉS dans une violence et une souffrance inouïe. Le terme employé pour décrire le moment où le bébé sort du ventre de sa mère est LIBÉRATION.
Que l'on médite un instant sur le fait que nous EXPULSÉS d'une prison plaisante pour être LIBÉRÉS, et le paradoxe fondamental du goût pour la réclusion volontaire ne manquera pas de s'éclairer.
L'empreinte traumatique laissée par cette expulsion-libération reste de toute évidence gravée dans le psychisme comme le sceau de douleur de l'existant.

La vie de l'esprit commence bien avant la naissance, dès la conception, dès la fécondation, dès que la semence féconde l'oeuf, dès ce moment grandiose par lequel l'humanité se perpétue; la vie de l'esprit commence par l'union charnelle du masculin et du féminin.
Mais la vie sur terre débute avec la naissance, la première respiration et la section du cordon ombilical, par cet événement unique et sans retour nous débutons notre pèlerinage sur terre.
Ce qui dépend de nous, ce qui relève de notre volonté, c'est d'accepter cette naissance, c'est d'accepter et de transcender l'épouvantable souffrance originelle, la terreur initiale, ce qui dépend de nous (mais dans quelle mesure sommes-nous assistés?) c'est d'ouvrir les yeux et de vouloir naître.
Combien nous pouvons avoir confiance dans cette vie qui nous a été donné, cela se vérifie dans l'attachement instinctif et remarquable du bébé à la vie, une telle force le porte vers l'existence que, parallèlement à la terreur initiale, nous garderons le souvenir de cet acharnement à vivre. Et, notons bien cela, acharnement qui ne dépend pas de notre volonté, mais acharnement instinctif par lequel la volonté est soutenue.
Ce courage instinctif, indomptable, cette force volcanique de vie, qui nous a déjà -TOUS- porté à survivre et à dépasser le moment terrible de la naissance, elle réside encore en nous et elle nous portera - si nous voulons bien avoir un peu de FOI- à transcender la souffrance de l'existence pour naître à nouveau, suivant la parole du Sauveur à Nicodème, de l'Esprit.

Si la naissance selon la chair est en soi un miracle, qui devrait nous inspirer des chants d'amour pour le Créateur qui a bien voulu partager avec la créature la faculté d'engendrer, que dire alors de la naissance selon l'esprit par laquelle nous accédons à la vie même de l'Éternel?
Dans ce temps apocalyptique de nihilisme et d'apologie du suicide, sous toutes ses formes y compris religieuses, ce qui est un affreux blasphème et véritablement l'idolâtrie de Satan, dans ce temps qui a choisi de nier ou de caricaturer diaboliquement la vie éternelle, nous pouvons nous souvenir que la vie nous a déjà choisi et nous a fait surmonter une fois l'EXPULSION-LIBÉRATION pour nous mener à l'existence, nous pouvons retrouver la source volcanique de vie, nous pouvons résister de toutes nos forces au Mal qui déferle sur la terre en choisissant la vie.
Cela dépend de notre volonté, et nous en avons la force, que de refuser la régression, et de choisir de naître et de vivre.

La revue improbable
N°30, décembre 2003-janvier 2004