YVES BONNEFOY
Le poète et "le flot mouvant des multitudes"

Bibliothèque Nationale de France
Conférences del Duca

153 P.,
9 euros
(Diffusion Seuil)

LECTURES
Alain Suied
Poésie

L'OUBLI DE L'ÊTRE

Issu d'un bref cycle de conférences donné à la BNF, ce bel essai déborde l'argument initial: dire le Paris de BAUDELAIRE, la foule solitaire, la multitude moderne vouée à la détresse et à l'indifférencié.

Blake, Leopardi, Hölderlin, Chénier nous ont montré l'enjeu de la modernité. Avant les Romantiques, ils ont dit le ciel vide, la séparation entre le socius, l'individu et l'être divin...La césure entre la pensée du Moyen-Age où "l'être était" - dit Yves Bonnefoy - et la modernité sans "Autre".

Face au "flot mouvant", à la foule, Baudelaire a pu "fonder la poésie sur rien que le voeu qu'il y ait de l'être". En somme, face à l'abandon, au sentiment du non-sens, à la perte de la cohérence, le poéte propose de réinventer la conscience de soi et de faire advenir rêtre.

L'individu n'est plus inscrit dans l'ordre divin - mais comment accepter l'anonymat des foules, l'absence d'identité, le reflux du lyrisme? Flot archaïque, flot contrôlé et incontrôlable, la multitude n'est-elle que régression, appel au vide, illusion désirante, fuite délirante? Ou la conscience du poète peut-elle maintenir le cap d'un autre "courant", d'une direction, d'une quête?

Quête de l'absolu - non pas cet "oeil maternel" que Baudelaire sent posé sur lui mais à partir de l'histoire personnelle de chacun, l'oeil d'une lucidité apte à reconnaître la faillite des anciens idéaux, la nécessité d'un rapport à l'être qui mènerait de l'ombre et de la poussière natales à la connaissance et à la réalisation d'une "heure nouvelle".

Du "spleen" à "l'idéal".
Yves Bonnefoy rappelle ici que l'invisible est la voie du poète. Et que c'est celle qu'emprunte alors Baudelaire - pour "fonder l'être, pour recréer le sens dans la société"...Dégageant l'être du non-être, le poète vit "l'allégorie aussi près que possible du vivant" pour "répondre au défi qui lui vient de la multitude".

NERVAL ici admirablement saisi dans le déclenchement de sa "folie" - qui est le signe de la "nuit obscure" (vide?) de la modernité? - mais aussi Hugo, Vigny, Mallarmé ne sont pas absents de la pensée de l'auteur - tous, ils sont marqués par la présence de "l'irrémédiable", par la fragilité du vivant, par la solitude de l'être dans le monde.

Baudelaire tracera une voie "moderne", comme actuelle à leur commune détresse: vivre au plus prés de ce qui n'est qu'une allégorie poétique - la conscience de la "charogne", de la dé-composition - pour re-composer, à partir de la "conscience malheureuse" une vérité plus humaine - la vérité fragile mais authentique de l'être en devenir.


La revue improbable
N°30, décembre 2003-janvier 2004