Histoire politique et sociale, populaire et élitiste,abordant le temps de travail du chapeau,
DEMOSTHENE AU BAR

.Le monsieur bien habillé pénétra dans le bar alors que Démosthène sifflait son douzième pastis. Les habitués ne se privaient pas de parler dans son dos et de le traiter de gnolard ou d'alcoolique, comme si trouver un objet de mépris permettait de se rehausser à ses propres yeux, mais le phénomène était encore jeune et surtout fort costaud, personne n'osait se moquer de lui face à face. On ne sait jamais avec ce genre de loustic, un coup de sang leur tourneboule la cervelle et voilà qu'ils vous assomment vite fait. Démosthène s'était lentement enfoncé dans la picole, seule aventure qui le tentait encore, il s'était lancé dans l'ivrognerie dans un esprit de conquête!
Chevalier de l'Anisette! Lieutenant Dutonneau! Baron des Digeos!
Il détestait tout, en bloc, rien ne trouvait grâce à ses yeux; honnête ouvrier il haïssait son patron, père de famille déglingué il pourrissait la vie de son ex-femme, il vomissait l'armée, conchiait les hommes politiques, n'exécrait pas moins les flics que les lascars, éructait sur les "minorités" et plus encore sur les "majorités", insultait les syndicalistes, les commerçants, les médecins, crachait sur toute espèce de vedettes, honnissait par principe les individus qui s'invitaient dans sa télévision, en fin de compte il décourageait toute espèce de sympathie à priori. L'aigreur le menaçait. Le personnage jouissait pourtant, à défaut d'amitiés véritables, d'une popularité bien réelle parmi ses condisciples de la dive bouteille!
Malgré les avalanches de quolibets qu'on se permettait de lui infliger traîtreusement, il inspirait une sorte de crainte mêlée d'admiration pour l'énormité même de ses défauts.
Le monsieur en costume ne connaissait pas Démosthène il s'approcha de lui toutes dents en avant, la main étrangement ouverte en marmonnant un "mon cher". L'hurluberlu le dévisagea puis sans abandonner le verre collé à sa pogne se tourna vers le patron en hurlant
"Qu'est-ce qui se passe? C'est la fête à guignol ou quoi?"
L'homme sérieux fronça le sourcil, croyant se trouver en présence d'un opposant politique mais, endurci par des années d'hypocrisie, ne se décontenança pas le moins du monde. Il rétorqua:
"Allons mon brave, finissez votre verre, je vous en offre un, nous pourrons discuter."
Par la promesse alléché, Démosthène se tut puis, le verre à nouveau plein, se tourna vers son nouvel interlocuteur. La salle retenait son souffle, elle sentait obscurément que le député s'était engagé dans un combat sans issue. Mais elle se doutait surtout que Démosthène allait cette fois se mettre à dos un personnage important et elle salivait à l'idée de sa chute. Il ne pouvait en être autrement, au vu de la nécessité dans laquelle les deux protagonistes s'étaient engagés. Il fallait que l'un d'eux ou même les deux restassent sur le carreau, sur le zinc, une pente fatale les entraînait vers la confrontation de leurs forces.
Seulement, il était difficile d'imaginer le bougre se taire, même écrabouillé par l'éloquence et la faconde du politicien et d'autre part il était inenvisageable que le vieux roublard se laisse abattre par un poivrot, fût-il le roi des pochtrons.
Le géant engloutit son verre, ce qui le conduisit à une nouvelle tournée. Puis, après s'être consciencieusement essuyé la bouche avec le revers de la main, il tira une première salve:
"-Je ne vous connais pas, vous êtes nouveau ici, parcequ'on pas l'habitude de voir se pointer des trognes comme la votre et encore moins des costards qui chlingue le patchouli à mille balles
-Eh bien, tel que vous me voyez, je suis votre député, Honoré Lasserre, pour vous servir.
-Me servir à quoi? à faire disparaître mon pognon?
-Je représente vos intérêt dans l'assemblée nationale
-Quoi? Mes intérêts, mais tu les connais mes intérêts?
-Ils sont ceux de toute la région et je me suis fidèlement acquitté de cette tâche lors de mes précédents mandats électoraux!
-Et avec ce fric de mes intérêts tu me payes à boire? remarque qu'au moins j'en vois la couleur! Jaune! Comme l'or!
-Il faut s'occuper de la région, la développer pour garder les jeunes!
-Moi, je travaille à Toulouse et le dernier qui m'a raconté qu'il fallait faire quelque chose pour le chômage, il est allé en prison. Il parlait du chômage de sa femme!
-Allons, n'exagérons pas, ce ne sont pas quelques moutons noirs qui doivent faire croire que "tous pourris"
-Je connais la chanson, "On sait où ça mène" et "pas de démagogie" ou alors "poujadisme"
-Il faut avoir confiance!
-En quoi, en qui et pourquoi me parlez-vous de foi? En fait, vous êtes tous des prosélytes de vos intérêts habillement camouflés!
-C'est du poujadisme!
-Ce sont vos amis les juges, vous vous connaissez bien pourtant, n'est-ce pas? ils sont du même monde que vous? Ce sont eux qu'il faudrait traiter de poujadistes, puisque ce sont eux qui flétrissent votre action au service de la collectivité en la qualifiant de termes juridiques peu glorieux!
-Il y a très peu de cas d'enrichissement personnel, vous savez?
-Quelle différence y-a-til entre voler pour soi-même et voler, ou trafiquer, pour le parti qui assure votre carrière politique? Aucune! vos débats sont misérables, vos querelles ridicules, vous n'osez plus dire la vérité de peur de perdre les élections, vous n'assumez plus de grands desseins par la faute à la médiocre connivence qui vous lie tous, vous ne voyez pas plus loin que le bout de vos villas! De plus, vous vous plaisez à vous-même en passant pour des chevaliers de la modernité, donc du bien, du juste et de la morale! Vous vous croyez les desservants de l'absolu et cela vous autorise à toutes les certitudes!
-Pardonnez, nous sommes loin d'être des fanatiques!
-Bien sûr, puisque c'est la tiédeur qui est d'actualité! Une tiédeur repue!
-Mais enfin (offusqué) on a bien vu où menait le fanatisme!
-Quand le temps était au fanatisme, les élites s'y sont converties. Elles se sont bien servies de la
complaisance des masses hypnotisés, terrorisés et envoûtés, à la fois par les cajoleurs du peuple et par les vendeurs d'idéal. Vous en êtes les héritiers. Non pas dans les idéologies, car on voit bien que tout le monde s'en moque, l'important étant de rester au pouvoir, mais dans l'arrogance et la certitude.
Vous voulez tous devenir ministre, c'est un mot du vocabulaire religieux qui signifie serviteur, prêtre. Vous êtes les curés de la nouvelle religion laïco-libérale, vous et les journalistes. Ne vous étonnez donc pas de subir l'opprobre et pourtant de vous maintenir au pouvoir. Enfin, je dis, "ne vous étonnez pas", pour le cas où vous trouveriez encore cela étrange...
En effet, les Français, du peuple, sont ordinairement anti-cléricaux, ils n'aiment pas les clercs qui se prélassent sur le travail des autres en prenant des airs, vous savez, c'est leur côté égalitaires et révolutionnaires. Cette sorte de passion, ou d'idée fixe pour la justice a parfois comme revers la haine de la grandeur et le ressentiment de la médiocrité. Sans atteindre, cependant, la quasi-perfection chirurgicale dans la "table rase" de la vengeance qui caractérise les expériences sociales allemandes ou russes.
Les Français n'aiment pas les clercs mais ils ont la foi, ils sont anti-cléricaux et croyants. Or, de la nouvelle religion laïco-libérale du moment, ils suivent les dogmes sans en apprécier les "ministres", voilà pourquoi on vous tolère...dans ce que vous n'appelez plus la France mais "ce pays"... "

Le député, abasourdi par ce raisonnement, qui dans sa folie et son impertinence, conservait quelques étranges traces de logiques, pour la première fois de sa carrière, ne sut que répondre. Sans un mot, le ministre posa un billet sur la table, se retourna et pris la poudre d'escampette. En franchissant la porte, il se dit en lui-même "Ministrable, pourquoi dit-on de moi que je suis ministrable, ce pauvre type a raison, je suis déjà un ministre", et il remonta le col de sa longue gabardine de luxe. Un sourire flottait sur son visage.

R.O.