LE CORPS ET LE SOUFFLE VIVANT
Alain Suied

NOAH ouvrit les yeux et le Désir le contemplait dans les relents de vin.
Nu sur sa couche, il entendait vaguement les voix de ses fils. Le Souffle vivant ne m'a pas regardé dans les yeux, se disait-il. Je ne suis pas coupable - c'est le corps qui a voulu cela. C'est la Bête .C'est le démon du rêve. C'est le démon du Mal. Mais il ne pouvait détacher le regard du corps de Cham.
Je n'ai pas voulu, je n'ai pas su, je n'ai pas vu.
Pris d'une pulsion soudaine, celle que donne le vin qui imbibe les chairs à jamais, il maudit l'enfant - oui, il maudit l'enfant à la face des frères!
Pire que Caïn, l'Envieux, l'architecte des villes humaines. Pire que le serpent de la Féminité. Pire que l'abîme du monde déserté par la Présence et livré au Démon de la chair-pour-la-chair. Il sera l'esclave. Lui,à travers les générations, ma faute sera sa faute.
NOAH ne sentit pas le passage du Souffle sur son cou, n'entendit pas la voix grande et légère à la fois, qui murmurait: je t'ai donné l'Alliance et tu n'a pas compris la profusion du Déluge. Tu as laissé le vin parler à ta place. Tu as laissé le corps parler à ma place.
La colombe s'élevait dans l'air nouveau du premier matin et dans ses ailes s'enfuyait la mélodie du paradis.

La revue improbable N°25, février 2003