La tente de la Rencontre (en lieu sûr)
Richard Ober


La parole, tranchante et brûlante, placée au coeur amer de la souffrance; le verbe qui blesse et guérit jaillissait de la tente de la Rencontre.

La tente était son étui, et le glaive aiguisé y logeait en lieu sûr.

La parole était audible lorsqu'abasourdi par la marche, le mandant s'en venait quérir de la guérison, du pain et du vin.

Lorsqu'il venait quérir du pain et du vin, lorsqu'il venait au moulin et au pressoir de lui-même.

Lorsqu'il s'approchait du fil de l'épée, résolu à recevoir dans l'épaisseur de son indistinction le coup séparant les ténèbres de la lumière.

Un mandant vint, il s'assit tout le long du jour, jusqu'à la nuit, pour la Rencontre.
Il entendit un murmure et tendit l'oreille, la parole ondulait.

"Ecoute :
Une lame contre l'écorce du pin a causé la blessure par où s'écoule l'ambre, une lame contre ton cuir épais fraiera un passage pour le suc doré.
Déjà, si tu regardes avec attention, tu verras la sagesse qui filtre par les interstices du tissu. Tu le verras se dorer de lumière.
Cette tente a été tissée, un fil après l'autre, un blanc, un noir, selon la tradition, dans la patience, et elle fut solidement arrimée par la couture.
D'autres l'ont tissée, et un peu de gratitude à leur égard serait une bonne mise à l'écoute."

"Pense à ces femmes méticuleuses et attentionnées, qui ont tissé la tente de la Rencontre. Et pense à eux, leurs maris, vaillants marcheurs et gardiens fidèles, qui ont mené paître le bétail: de rudes chèvres, bondissantes, qu'il fallut entraver, et des brebis dociles qu'il fallut surveiller, pour que dans leur naïveté elles ne s'égarent point près des abîmes.
Ces gens simples ont longuement terrassé le lieu sûr, et ils ont élevé la tente de la Rencontre.
Ce haut-lieu te parle d'eux"

Et la parole jaillit de la tente, elle étincella;
un éclair, une décharge de lumière dans l'obscurité pétrifiée,
la parole jaillit comme la concentration limpide en un fil de lumière
d'une puissance déployée sur les hauteurs.

Le glaive d'acier concentrait sur son double tranchant la puissance éparse des nuages d'orages.

La parole jaillit de la tente, elle étincella;
elle se pressa comme un torrent entre deux montagne, la parole jaillit dans une gerbe de gouttes, couronnée d'éclaboussures,
pressée d'un long cheminement souterrain, pure et limpide dans un étroit défilé.

Le glaive d'acier concentrait sur son double tranchant la fluide fraicheur des nuages d'orages.

Commes le Milan qui replie ses ailes dans son assaut en droite ligne, le glaive fondit sur lui qui écoutait;
comme un torrent sur sa lancée ravine la plaine, la parole se creusa un lit en lui qui écoutait.

Le mandant reçut le coup de grâce à l'axe précis de son âme, au partage des eaux; le glaive en un coup de maître en fit un lieu sûr.

A la blessure, où le coup avait porté, il se creusa un vide et les deux parois devinrent deux colonnes, l'une blanche et l'autre noire.

Par ce portail, sous le linteau du ciel, s'ouvre le temple de la Rencontre.

Le glaive y réside dans son nouvel étui de chair.

La revue improbable N°25, février 2003