Blake et Dante
un malentendu poétique

essai d'Alain Suied

50 P, format 15/21, 8 euros (53 F)
Editions de l'improbable

Extrait du chapitre II, page 23 à 27

De Blake à Baudelaire

“As a man is, so he sees; as the Eye is form'd, such are its Powers.”
William Blake, 23 août 1799

...Aujourd'hui, au coeur d’une société qui a vu la victoire du néo-libéralisme financier et du discours de la pseudo-Libération (celui du Management), il est difficile de supposer un monde, si proche pourtant, où Blake pouvait croire en la Révolution Française et imaginer que cette violence - qui accompagne la rédaction des “Chants de l'Expérience” - pouvait ramener la justice et la foi dans le socius de l’Industrialisation naissante.

...Connu jusqu’au début du xxe siècle comme “petit” maître baroque de la gravure pré-Romantique, Blake est aujourd'hui pour nous poète majeur, tellement identifié à la culture Anglaise et Anglo-Saxonne qu’on ne sait pas toujours voir en lui le révolté le plus entier, le plus incarné, le poète qui voulut sinon briser du moins rappeler les limites de notre condition, la partialité de nos sens, l'imperfection de nos organisations socio-économiques.
... Si l’enjeu de la poésie moderne fut la question du réel et son courage de ne l’approcher qu’à travers le filtre du poème, de son impossibilité même, on devrait dire que Blake fut le premier poète moderne.
... Premier non pas après, mais premier COMME Dante et Milton. Blake illustra “La Divine Comédie” et écrivit un poème majeur consacré à Milton, un poème-manifeste non pas d’hommage lointain mais de communion spirituelle, d’esprit à esprit, d'expérience à expérience - comme si le temps n’avait pas joué son jeu de destruction.
... Non pour dire “Je suis Milton” mais pour faire de sa différence d’être et de temps le pont qui le relierait à la vision méme du “Samson agonistes”, un juif Grec. Dante, Milton - ce furent les références qu'il se choisit. Avec la Bible - qui fut aussi leur modèle*. (On doit se souvenir ici que Blake illustra, entre autres livres, Milton et Le Livre de Job: ses dessins et ses annotations ne cherchent pas l’identification mais la différence et le dialogue à partir de ses propres conceptions de l’existence humaine....)

... Premier - oui. Moderne - oui.

...Premier - parce qu’il voulut dire une origine.
...Parce que cette origine inaugurait l’histoire de l’être, comme Béatrice inaugura l’italien moderne, comme le Paradis perdu de Milton nous dit la vision intérieure des siècles Bourgeois à venir de la parole Biblique, trébuchant sur le Grec, christianisant le Dialogue Hébraïque entre le Divin et ses Héros si humains, nous dit le choix du symbole poétique comme vecteur de cette vision, leçon largement retenue par Blake.
...Premier et terriblement, follement imaginaire - parce que, pour William Blake, Adam est Anglais et le Paradis n’est autre que la(le) Blanc(he) Albion, c'est-à-dire l'Angleterre du temps de Rome.
...Jerusalem, émanation (féminisation) d’Albion et séparée de lui avant leur réunion dans un être parfait, deviendra un poème écrit contre les “spectres” (masculins) de la Raison et appellant l’Histoire à la Rédemption et Protestants et Catholiques à la réconciliation, au nom d'une Grande-Bretagne pré-Saxonne, pays de Druides et terre de sa mythologie idéale.
...Dans la Kabbale, en hébreu, Émanation se dit Asilut et désigne une figuration du Corps Céleste... (Pour Dante, Bianca la Florentine fut l’âme du combat des Blancs - et le Christ et la Vierge, les symboles du Paradis “rerouvé”, du final du Paradiso... Chaque poète transfigure son temps.. Dante voudrait réaliser la Cité idéale des Cieux, Blake mélange hardiment le fond païen de l’Europe et un Londres traversé par. Jésus et ses apôtres non encore oedipianisés par les Évangiles...)

...Premier pour dire un fantasme originaire, où le Principe Mâle et le Principe Femelle seraient exacte Complétude, où l’Innocence serait non l’envers de l’Expérience mais son contre-poison définitif, où l’Institution serait détruite par l’incarnation initiale, par le Messie hic et nunc retrouvé.
...Originaire pour fonder, à chaque instant, un Évangile “everlasting”, éternel, étendu dans la durée d’une humanité illimitée, multiforme, dépassant les restrictions des sens et des perceptions, “divine”, universelle. Comédie divine, universelle. Un Poème.

...Blake refuse son temps, refuse une Injustice qui est toujours le fondement de nos sociétés contemporaines. Blake ose l’inadmissible: le voilà Christ, le voilà Shekinah, le voilà hic et nunc de la Présence Divine inter-dite.
...Poète, universel, anglais, juif: ces définitions, sublimées ou moquées, cessent soudain d’avoir du sens, d’avoir un sens différent: la différence, ici, soudain, c’est notre éternellement incertaine, éternellement future innocence.

...Blake le rappelle dans une lettre: les yeux d’un humain ne voient qu’un point de vue sur le réel; la manière dont l’oeil est formé (par le Divin) implique ses capacités, ses pouvoirs, forcément limités, naturellenent partiaux. L’lnnocence est Imperfection, humanité.

...L’Innocence est rencontre. Présence toujours-donnée, toujours-évidente du Divin. Présence absolue. Absence du mystère. Ou, pour le dire dans les mots de Sylvie Germain: “Christ-Shekinah”. Présence-absence du regard maternel, autre versant du Divin.
...L’Expérience, domaine des adultes, est la perte - non la perte incontournable de toute existence dès la sortie du ventre maternel - mais celle de la vision première, de la présence de l’enfant, libéré dès la naissance, dès l’origine du Divin, de la vision de l’Absolu mais incapable de franchir le seuil du Symbolique, pour voir que le poème dit la vérité, pour voir la vérité pleine et entière du Symbolique.