ATTENTION, CECI N'EST PAS UN VASE
Stéphane Crastes

C'est un obus ramassé sur un champ
de bataille de la première guerre mondiale.
L'engin de mort n'a pas explosé.
Comme pour saluer ce signe du destin,
on a voulu changer la destination de l'objet. Plutôt que d'en faire un trophée,
on l'a transformé en objet de décoration. Nous sommes manifestement
dans le domaine du recyclage
à caractère symbolique.

Je tiens cet objet de mon grand-père,
qui fut dans les tranchées,
comme de nombreux français
de sa génération.
Mon aïeul ne m'a jamais parlé
de cette guerre que l'on qualifie tranquillement de "grande".
Mais cet obus,
détourné de sa fonction initiale,
dit assez clairement le désir de construire,
à partir des vestiges de la guerre,
un monde de paix. Désir qui s'exprima
à travers la célèbre formule :
"La der des der".

LE JEU DE LA MORT ET DU HASARD
On peut penser qu'un ornement tel que
ce vase-obus a quelque chose de funèbre.
Mais les poilus ont si souvent côtoyé
la mort qu'ils ont appris à vivre avec.
J'en veux pour preuve cette photo représentant des soldats en train de
prendre leur repas sur des cercueils.
Ont-ils songé, à cet instant,
qu'un sort funeste les enverraient peut-être
bientôt dans ce qui leur tenait lieu de table ?
Quand la mort peut frapper à tout moment,
au hasard des combats, il n'y a sans doute
rien d'autre à faire que de l'apprivoiser,
sous peine de devenir fou.
LA VICTOIRE EN DÉCHANTANT
Au sortir de la guerre, les survivants sont invités à contribuer au redressement national. Ceux qui ont eu la chance de revenir sains et saufs ont un devoir moral et matériel
à l'égard des familles endeuillées.
1 400 000 français ont disparu, mais leurs fantômes sont omniprésents.
Il n'y a pas loin du revenu au revenant.
HÉROS ET THANATOS

Cependant, la carte postale
reproduite ci-contre aborde la question
sous une forme ouvertement humoristique.
Le commentaire repose sur un jeu de mots,
et le ton est aussi léger que le vêtement
du personnage féminin.
C'est qu'il y a un pays à reconstruire...
et à repeupler.
La vie reprend ses droits, le fisc également.

Le trait d'humour me semble avoir
la même fonction que la transformation
de l'obus en bibelot inoffensif.
Il s'agit d'exorciser les fantômes.

L'IMPÔT SUR LE REVENU :
"Puisque te voilà revenu, viens payer l'impôt !"
Et si la grandeur de l'Homme consistait aussi à adresser, de temps en temps,
un pied de nez à la grande faucheuse ?
LE MOT DE LA FIN
"On peut rire de tout, y compris de la mort. Du reste, est-ce qu'elle se gêne,
la mort, pour se rire de nous ?"
(Pierre Desprosges, émission radiodiffusée du
Tribunal des flagrants délires, 28 septembre 1982)