LE SOMMEIL DE PIERRE
Jean-Paul Gavard-Perret
Pour Jacques ESTAGER
Une fois de plus ouvrir vos enveloppes comme on défait les fées mortes de leurs papillotes. Je constate toujours dans l'amitié le seul événement probant: l'une de l'un en sa pâleur que la lune n'argente plus cheville à l'autre en nous sans pour autant qu'à travers Elles nous écrivions d'épisodes. Une mauvaise langue dirait que nous brodons, laissons la dire et chaque fois réveillons ce tour blanc qui nous cerne - sans pour autant le forcer à le métamorphoser de vie. Car bientôt à notre tour nous serons sommeil - la déchirure revient telle une note ronde. Pierre est vous, Pierre sera le nom du souvenir défiant soleil, nuages, neiges. Temps ne vous entourera plus. Mais nous serons toujours cette vieille angoisse que la musique entretient. Vespertine, vespertine je vois les étendues blanches, glacées, l'arbre noir au milieu. Je vois votre lumière, j'entends encore parler la première de vos fées. Silhouettes se rejoignent? Vous pensez, vous pensez. Pierrot ne ruissellera pas de neige car vous vous serez sauvé de tant de longues peines par ce que vous lui avez donné. Elle le sait: à ce point elle le sait. D'ailleurs elle vous parle jusque dans votre sommeil. Elle vous dort doucement. Vous respire, vous berce, ne rêve que de vous. Ainsi pas à pas nulle part ce qui n'a plus de traces. Les lilas disiez vous pour l'espoir. Mais dans le sillage de l'hiver éternels, ceux-la resteront blancs. Sommeil longtemps, longtemps habillé de neige. Sachez-le j'ai effacé les paysages (vous les ai envoyés). Reste ce qui se cache derrière. Une nuit d'âme, un corps désétreint. Ce qui ne retient plus -soie se déchirant au toucher. Ne reste qu'un silence. Ne reste qu'un (petit) nom. Lèvres ne sont que lèvres. Un Évangile apocryphe tente de nous refaire. Enfante, enfante dites-vous. Mais il y a le sable qui s'agrège. Il y à l'eau. Reste la nuit. La chambre de plus en plus grande, plus blanche, l'angoisse des rideaux aux fenêtres si grandes. Que personne ne vienne nous regarder mourir. Nous trouverons tout seul au fond de notre sommeil cette nuit sans fin, cette nuit d'ivresse. J'entends les voix qui appellent. J'entends le cri de l'âme. Je vois la barque, l'eau noire du miroir. Pierrot dehors, si près. Nous serons neiges. Voir disait-on comme on n'a jamais vu...voire...Nuit n'est que lieue de Lyeuse, nuit n'est que de ce passé de poussières, de clarté. Aussi, en dépit de la peine que vous vous donnez, il me manquera toujours des repères. Dormez Pierre jusqu'au matin afin qu'en vous Jacques s'y réveille auprès d'Elle, telle que fut laissée de grège, d'orbe et de lumière.