Edwin Muir : poésie et mythe, ou l'autre du temps.
Anne Mounic

...Dans son autobiographie, publiée sous ce titre en 1954, Edwin Muir (1887-1959), expliquant qu'il n'a commencé à écrire qu'à l'âge de trente-cinq ans, présente ce retour sur soi comme guérison "de cette longue maladie qui s'était emparée de moi quand, à l'âge de quatorze ans, j'étais arrivé à Glasgow"(1). Il quittait, avec sa famille, la ferme de l'enfance sur une île des Orcades, au nord de l'Ecosse, pour ne trouver à Glasgow qu'étrangeté et tragédie. La famille y connut en effet une série de deuils qui éprouvèrent le jeune garçon.
...La révélation de la nécessité de l'expression poétique se fit à Dresde en mars 1922 : "Je me rendis compte qu'il me fallait vivre à nouveau les années que j'avais vécues faussement et que chacun devrait vivre sa vie deux fois, car la première tentative se révèle toujours aveugle."(2) La poésie dessille l'être, lui permettant de se voir, mais ce n'est pas exactement lui-même qu'il contemple au lointain, car le temps le révèle comme autre et souvent, d'ailleurs, à la troisième personne, comme dans "Childhood" ("Enfance") : "And from the house his mother called his name", "Et de la maison sa mère l'appelait", ou bien en une négation d'identité, la première personne se dissociant sur le chemin de la vie, dans "Remembrance" ("Souvenir") :

......It was not I from morn till noon who went
......... The wide road's length to the white noisy town
......So many years ago. That light is spent,
......... And he who saw it, long since fallen down. (3)

......Ce n'est pas moi qui, du matin jusqu'à midi
......... Parcourais la route blanche jusqu'à la ville pâle et bruyante
......Il y a tant d'années. Cette lumière a vécu
......... Et qui la vit, depuis longtemps déchu.

Le temps passé se définit comme un ailleurs, dans "The Lost Land" ("Le pays perdu") :

......I look again. Alas ! I do not know
......This place, and alien people come and go.
......Ah, this is not my haven ; oft before
......I have stood here and wept for the other shore.(4)

......Je regarde encore. Hélas ! Je ne connais pas
......Cet endroit où vont et viennent des étrangers.
......Ah, ce n'est pas mon havre ; souvent auparavant
......Je me suis trouvé ici, pleurant de regret pour l'autre rive
.

...Cette "autre rive", ce "pays perdu", c'est le paradis des origines, refermé sur lui-même dans l'espace, puisqu'il s'agit d'une île, mais aussi dans le temps, puisque le poète est en exil de mémoire. A partir du souvenir, se crée l'inaccessible Eden qui fonde la fable.
...Celle-ci transcende l'être en son impossible : "J'aimerais écrire cette fable, mais je ne peux même pas la vivre et tout ce que je pourrais faire si je racontais le cours extérieur de ma vie, ce serait de montrer comment j'ai dévié de cette fable, bien que même cela soit impossible, puisque je ne la connais pas, ni quiconque la connaisse. Je peux en reconnaître une ou deux étapes : l'âge de l'innocence et la chute, puis toutes les conséquences dramatiques qui en découlent. Mais ceci se trouve dans les coulisses de l'expérience, non en surface. Ce ne sont pas des événements historiques ; ce sont des étapes de la fable."(5) Cette dernière rappelle l'être à l'éternel, le relève de sa chute dans le temps, de cette descente de l'âme dont parlent les néo-platoniciens, pour lui permettre de retrouver l'intégrité de l'aube de la vie, la plénitude de l'enfance. Muir se fonde sur une double perspective, platonicienne d'abord, car la fable représente l'idéal, l'envers du reflet, l'essence de l'existence, puis jungienne (il a suivi une psychanalyse jungienne et utilisait d'ailleurs régulièrement ses rêves pour composer ses poèmes) par ce retour à l'unité archétypale, aux sources du Soi. Le paradis, toutefois, n'étant que le fruit de la mémoire, ne peut être que perdu puisqu'on n'en a conscience qu'une fois séparé de lui, dans la distance du langage, qui scelle la dissociation tout en permettant au poète de se représenter "l'autre rive".
...L'enfance, comme chez Kathleen Raine, autre poète aux origines écossaises, liée avec Muir d'amitié, devient source du mythe. Mythe et enfance d'ailleurs se confondent en ce retour aux origines dans un même sentiment d'exil au sein du temps linéaire. La poésie se fait réminiscence, tantôt à la troisième personne, qui scelle la distance entre le Je lyrique, frêle créature du moment présent, et l'impersonnel de la silhouette que la durée a rendue étrangère, tantôt à la première personne, dissociée entre "alors" et "maintenant"(6).
...Muir aborde le mythe d'une façon semblable. Dans "Ballad of Hector in Hades" ("Ballade d'Hector en Hadès")(7) , il se confond, à la première personne, avec la silhouette absente, mais connue de tous, du héros mythique. La ballade d'ailleurs, en tant que genre traditionnel et populaire en poésie anglo-saxonne, se révèle également familière au lecteur, permettant à la subjectivité du poète de s'exprimer sur un mode reconnu. Comme le héros mythique, elle relève l'individu de ses limites. Quelques années plus tard, en 1943, dans "The Return of Odysseus" ("Le retour d'Ulysse"), Muir parle du héros grec à la troisième personne. Il s'établit un lien entre personnel et impersonnel, subjectivité et fonds commun des représentations. La figure absente, troisième personne ou héros ancestral, accompagne le Je comme son double, lui permettant d'effleurer son identité en l'autre, figure idéale, archétype. Par le mythe, le poète aura l'intuition de la fable, le poème se faisant double de lui-même.

...Daniel Hoffman(9) distingue trois thèmes chez Muir : l'Ecosse, Troie et la fable, les deux premiers éléments formant le paysage de la troisième, conçue comme voyage. La chute de Troie se fait symbole de la déchéance de l'Ecosse, autant politique que culturelle, mais aussi du destin de l'être. Le poète l'aborde, une fois encore, sous deux angles, à la troisième personne dans "Troy"(10) ("Troie") et à la première dans "A Trojan Slave"(11) ("Esclave troyen"). Il assume donc ce don d'ubiquité que confère le mythe, entre instant présent et intemporel des origines, Troie avant la chute dans "A Trojan Slave", la défaite se confondant avec l'âge dans le regard rétrospectif de l'esclave, qui parle à la première personne.
... Dans "Troy", la troisième personne [le poème débute par "He" ("Il"), pronom encore vide de référent] fouille les égouts de la cité défunte en quête de "débris", n'y trouvant que des rats. Puis surgit un voleur, qui cherche dans les décombres un trésor :

.....................He was taken
......At last by some chance robber seeking treasure
......Under Troy's riven roots. Dragged to the surface.
......And there he saw Troy like a burial ground
......With tumbled walls for tombs, the smooth sward wrinkled
......As Time's last wave had long since passed that way,
......The sky, the sea, Mount Ida and the islands,
......No sail from edge to edge, the Greeks clean gone.
......They stretched him on a rock and wrenched his limbs,
......Asking : 'Where is the treasure ?' till he died.

.....................Il finit par être capturé
......Par quelque voleur là par hasard pour chercher un trésor
......Aux fondations fendues de Troie. Fut tiré à la surface.
......Là il vit Troie qui ressemblait à un cimetière,
......Pour tombes les murs écroulés, la soyeuse pelouse ridée
......De la dernière lame du Temps passée là il y a longtemps;
......Le ciel, la mer, le mont Ida et les îles,
......Nulle voile d'un rivage à l'autre, les Grecs partis pour de bon,
......Ils l'étendirent sur un rocher et lui arrachèrent les membres,
......Lui demandant : "Où est le trésor ?" jusqu'à ce qu'il meure.

... La métamorphose des "débris" en "trésor" sur fond d'érosion par le temps et de mort marque toute l'ambivalence du merveilleux : la mort, la ruine créent le mystère qui fascine la mémoire à faire de la perte un joyau. Le trésor, c'est la fable. Elle double l'existence de sa silhouette idéale. Elle permet au poète de se voir par-delà la chute, le sacrifice, le démembrement. A la fois présence et absence, elle se fonde sur le deuil, comme il apparaît dans "The Voyage" (12)("La traversée", 1946) :

......For loss was then our only joy,
......Privation of all, fulfilled desire,
......The world our own treasure and our toy
......In destitution clean as fire.

......Our days were then - I cannot tell
......How we were then fulfilled and crowned
......With life as in a parable,
......And sweetly as gods together bound.

......Car la perte était alors notre seule joie,
......La privation de tout, notre désir exaucé,
......Le monde notre propre trésor et notre jouet
......Dans le dénuement, net comme feu,

......En ces jours-là … comment dire
......A quel point nous étions comblés de vie
......A satiété comme en une parabole,
......Liés ensemble en harmonie, comme des dieux.

Edwin Muir décrit, dans "The Labyrinth" (13)("Le Labyrinthe", 1949), comment le langage élève le poète vers le divin. Le monde visible, en son dédale de la dépression, s'avère illusion ; il existe une autre réalité, bien plus réelle que les ombres de la caverne :

......That was the real world ; I have touched it, once,
......And now shall know it always. But the lie,
......The maze, the wild-wood waste of falsehood, roads
......That run and run and never reach an end,
......Embowered in error - I'd be prisoned there
......But that my soul has birdwings to fly free.

......C'était là le monde vrai ; une fois je l'ai touché,
......Et dorénavant toujours le reconnaîtrai.
......Mais le mensonge, Le labyrinthe, la friche touffue de fausseté, routes
......Qui vont sans cesse et ne mènent nulle part,
......Ombragées d'erreur : je serais détenu là-bas
......Si mon âme ne disposait des ailes de l'oiseau pour voler vers la liberté.

......Ce sont les "paroles ailées", comme les nomme Homère, qui mènent à la liberté de l'idéal. Le recours au mythe (de muthos, parole), appel du Je lyrique à la figure absente d'une humanité qui s'identifie à l'impersonnel de ces troisièmes personnes, permet à l'individu de renouer, à l'instant d'éternité du poème, avec la plénitude vaincue. La fable fait naître, des décombres et de la mort, le merveilleux, mais aussi le visage du poète lui-même, tel qu'il se rêve, sur "l'autre rive", aux origines. Les dieux, toujours dans "The Labyrinth", s'entretiennent sereinement en leur empyrée poétique qui donne corps à l'univers :

...... And their eternal dialogue was peace
......Where all these things were woven, and this our life
......Was as a chord deep in that dialogue,
......An easy utterance of harmonious words,
......Spontaneous syllables bodying forth a world.

......Et leur éternelle conversation, cette paix
......Où toutes ces choses se tissaient, et notre vie,
......Comme basse continue de leur échange,
......Comme dire naturel de mots harmonieux,
......Syllabes spontanées donnant corps à un univers.

......Le poète prend corps en son œuvre, entre Je et Il, en cette distance de la disparition à soi, de l'autre. Le vers est traditionnel, rimé ou non rimé ; la forme l'est également, que ce soient ballades, sonnets ou strophes plus longues. Le langage est simple, sans affectation et sans fard, dans la lignée de Wordsworth. Comme ce dernier d'ailleurs, Muir fonde sa poésie sur le travail de la mémoire. Le poète paraît si proche en sa confession directe que le lecteur croit entendre sa voix en une sorte de révélation intime où il trouve les échos de ses propres interrogations. Le vers est dépouillé, le style souvent hiératique. L'exigence formelle convient à la portée de la fable, "dire naturel de mots harmonieux", les syllabes faisant corps, le langage étant lui-même cet autre qui rend à l'être la vue.

Anne Mounic

Notes:
1: Edwin Muir, An Autobiography. Edinburgh : Cannongate Classics, 1993, p. 187. Les traductions de l'anglais sont le fait de l'auteur de cet article.
2:id., p. 187.
3: Edwin Muir, The Complete Poems. Edited by Peter Butter. Aberdeen : The Association for Scottish Literary Studies, 1991, p. 5.
4: id., p. 4.
5: An Autobiography, op. cit., p. 39.
6: Voir "Houses" ("Maisons"), The Complete Poems, op. cit., p. 6.
7: id., p. 19.
8: id., p. 114.
9: Daniel Hoffman, Barbarous Knowledge. New York : Oxford University Press, 1967, p. 236.
10: The Complete Poems, op. cit., p. 76.
11: id., p. 77.
12: id., p. 134.
13: id., p. 157.

Bibliographie :

Collected Poems. London : Faber, 1963.
The Complete Poems of Edwin Muir. Edited by Peter Butter. Aberdeen : The Association for Scottish Lite
An Autobiography. Edinburgh : Canongate Classics, 1993.rary Studies, 1991.
Scottish Journey. Edinburgh : Mainstream Publishing, 1979.
Poor Tom. Edinburgh : P. Harris, 1982.

Selected Letters. London : The Hogarth Press, 1974.
The Estate of Poetry. Cambridge : Harvard University Press, 1962.
The Truth of Imagination, A Collection of reviews and essays by Edwin Muir. Edited by P.H. Butter. Aberdeen University Press, 1988.
Uncollected Scottish Criticism. Edited by Andrew Noble. London : Vision and Barnes & Noble, 1982.

"The Meaning of Romanticism", Chapman 49, Vol. IX, N° 6, Summer 1987, pp. 1-10.

En français:
Le lieu secret. Traduction et postface par Alain Suied. Aspin en Lavedan : Editions de l'Improbable, 2002.

Sur Edwin Muir

Peter Butter, Edwin Muir : Man and Poet. Edinburgh and London : Oliver and Boyd, 1966.
Daniel Hoffman, Barbarous Knowledge. New York : Oxford University Press, 1967.
Willa Muir, Belonging : A Memoir. London : The Hogarth Press, 1968.
George Marshall, In a Distant Isle : The Orkney Background of Edwin Muir. Edinburgh : Scottish Academic Press, 1987.
Edwin Muir : Centenary Assessments. Edited by C.J.M. Mac Lachlan and D.S. Robb. Aberdeen : The Association for Scottish Literary Studies, 1990.

R. Calder, "Muir and the Problem of Exclusion", Chapman 49, Vol. IX, N° 6, Summer 1987, pp. 15-20.
Anne Mounic, Poésie et Mythe : Réenchantement et deuil du monde et de soi, Tome 1 ; Je, tu, il/elle aux horizons du merveilleux, Tome 2 : Edwin Muir, Robert Graves, Ted Hughes, Sylvia Plath, Ruth Fainlight. Paris : L'Harmattan, 2000 et 2001.