Perdre
Richard Ober

Expulsés du jardin
où nous vivions en amitié
de l'éternelle bonté
nous n'avons par perdus seulement
l'entendement de l'harmonie
nos sens ne furent pas seuls éteints
à la perception de la divine beauté
mais encore et pour combien de temps
fallut-il s'accoutumer
à perdre, à perdre à n'en plus finir
du matin au soir et du soir au matin

à perdre toute illusions
à perdre toutes certitudes
et toutes tranquilités et toute permanence
à perdre tous liens

tout ce qui pourrait nous faire croire que nous sommes riches.

Cela fit partie de l'Obligation
que de perdre pour la première fois à chaque fois,
perdre tout attachement, toute naïveté
toute innocence, toute possible installation,
perdre tous ceux qui emplissaient nos coeurs.

Mille fois, il nous fallu tout perdre
afin d'éprouver dans la plus stricte
et la plus juste
rigueur
la misère insondable de notre nudité
et la pauvreté insoluble de notre exil
loin du jardin où nous vivions dans l'amitié
de la parole éternelle.

Alors, il n'a pas suffit d'avoir honte,
la honte n'était que le prélude funèbre,
encore fallut-il dans la sueur et le sang
dans le mortel et le transitoire éprouver
la terrible vérité de notre nudité!

Chacune de nos pertes
nous livra plus nus sous la roue
nous fit plus vulnérable
jusqu'à devenir abasourdis par la peine
jusqu'à devenir aveugles sous les fouets
égarrés dans le désarroi
ivres de pauvreté,

Alors, il fallut perdre toute intelligence
pour enfin comprendre
ce que fut l'abysale
la divine pauvreté
de notre Roi.

Il fallut donc saigner par tous les points
et suer par tout notre corps
et pleurer par toute notre âme
pour que parvienne, de notre plus insondable fond pierreux
pour que ressurgisse des milliards de tonnes
de pierre brute accumulées sur nos coeurs,
l'eau de la fontaine de vie.

Combien de vies et d'épreuves furent nécessaires,
pour aller au bout de l'asphyxie,
et aspirer de tout notre être
au souffle que Tu nous donnas?
Combien d'obscures révoltes faut-il
pour consentir à se blesser les mains
et les pieds, sur les chemins qui mènent
à la Cité de la Réconciliation ?

Combien nous fallut-t-il perdre pour éprouver dans la  plus simple nudité, que nous avions tout perdu en entrant dans le temps
et combien de larmes furent nécessaires
O EVE, compagne de mon malheur,
tu t'en souviens,
pour laver notre faute?

Il fallut même que je te perdes, toi, Eve!

Peut-on peser le fardeau accumulé que nous déposerons
devant les pieds de l'ange qui garde le Jardin?

Combien de vies, pour que nos oreilles s'ouvrent à nouveau?
Combien de vies, pour que nous yeux aiment à nouveau la lumière?

Toi-même, notre Roi,
tu as dû par le côté sous la lance
saigner eau et sang
pour que l'antique blessure se referme.

Le côté blessé par où tu fus reliée à moi, Eve,
celui qui s'est mis à saigner quand nous fûmes séparés
de notre divine origine
et qui n'a cessé de saigner
depuis que nous marchons sur cette terre
qui nous est devenue étrangère
puisque partout que nous allions
tout ne nous sera qu'étranger
tant que nous ne retrouverons pas
le Jardin, le Palais, le Royaume de Lumière.

Un léger basculement dans notre volonté, une inadvertance
auront suffi pour qu'une imperceptible faille s'entrouve,
mais nous la vîmes devenir un gouffre puis un abîme
et nous l'entendîmes nous appeler pour la mort.  

O Eve!

Ah! lorsque tu me vis nu
et quand je lus la stupeur dans tes yeux
(je savais encore lire en ce temps, puis j'ai oublié)

une terreur inconnue me glaça le sang
et je perçus en moi l'onde intérieure du serpent.

Un instant, une micro seconde,
notre volonté bascula et nous éprouvâmes
la première
micro-seconde du temps
qui jusqu'à la dernière
résonnera dans le déchirrement du ciel.

Mais pouvais-je alors imaginer
qu'il nous restait encore à éprouver
par tous les chemins cette perte,
à voir tout au long de nos vies s'accroitre l'abîme?

Je ne savais pas (car, dès lors, nous ressentîmes chacun pour soi)
qu'à chaque nouvelle perte,
il faudrait l'éprouver comme la première
et qu'à chaque nouvel exil, ce serait comme le premier
et qu'à chacune de nos incarnations,
nous referions la terrible expérience de tout perdre.

Il aura fallu je ne sais combien de milliards d'instants
d'attente avant que ne vienne par le monde
quelqu'un d'encore plus pauvre que nous.
Quelqu'un d'une pauvreté abyssale,
d'une pauvreté divine:
un homme qui deviendrait dans le souvenir des temps
le pauvre et le nu:
notre Roi
.