Pierres d'Arquennes, poème
Alain Suied

Pierre, il s'est ouvert un chemin secret
vers vous qui êtes mort et il mène
ma pensée au plus clair de votre coeur.
Me voici près de vous et votre mystère
est plus vaste encore
et nous rions de connivence
de mon effarement devant
votre innocence et mon insuffisance
et nous rions en silenoe comme
on doit rire dans l'espaoe infini et glacé
nous rions de l'absurde aveuglement des êtres
qui vous côtoyaient sans deviner
que sous votre rire cristallin, sous
votre ronde et circulaire et entière bonté
se cachait, terrorisé, lucide, amoureux
le coeur pur comme une lame brillante
de votre intuition juste et terrible.
ô Pierre, savez-vous que vos silences
eux-même montrent encore le chemin
de la vérité, que vos propos me guident
que votre âme sait me noyer de sa lumière
d'étoile morte?
Pierre, comment puis-je me tenir debout
calme et serein alors que votre absence
a brisé toute cohérence?
C'est vous qui le voulez.
C'est vous qui avez choisi de me sauver.
Aveugle et immobile, vous le vouliez encore
vous m'avez laissé ignorer votre effroi
vous avez voulu abattre mon tourment
vous avez, à mon oreille, revisité
votre vie jusqu'à votre naissance
pour m'en faire don, secrètement
et j'ai su que j'allais porter à jamais
votre mort sur mes épaules.
Pierre, tout est simple pourtant
et votre ombre est légère et douce.
Et vos fantômes me parlent de vous.
Tout est simple et incompréhensible
car nul ne peut imaginer qu'un homme né en ce monde
né d'un homme et d'une femme
né à telle époque, en telle société
ait pu garder au fond de son âme
ou retrouver un secret si ancien et si nouveau
une générosité aussi entière
une lucidité aussi conciliante
une passion aussi secrète.
Tout est simple et incompréhensible
car nul ne peut imaginer que la lumière
initiale puisse en un seul regard s'incarner
et nul ne peut imaginer
que j'aie pu vraiment mériter
de découvrir le continent invisible
de votre inaccessible certitude.
Ai-je vraiment pu traverser les miroirs
les fragments de verre de votre univers
ou n'avez-vous pas plutôt signé en secret
un laissez-passer au seul témoin par vous
désigné, à l'ultime messager, au coeur innocent
livré sans défenses à ses propres ombres
comme on donne à l'enfant
plus qu'un message, plus qu'un amour, plus
que le don insuffisant hier reçu
- une marque subtile au creux des nerfs
qui me protege de mes propres Enfers.
Pierre, il s'est ouvert un chemin secret
dans le saisissement de ma douleur
il s'est ouvert un lieu simple et terrible
ou notre histoire s'est réfugiée et se poursuit
et dont la clé nous appartient.
Passé, présent, avenir: tous nos disparus
tous nos descendants ont une chance
une seule, fugace et secrète, de se jeter
sans peur du bord absurde des choses
à la source de lumiere de votre sacrifice
muet ,tranquille et amoureux.
Et votre ombre est légère et douce.
Et vos fantômes me parlent de vous.

A. S.
Pierre d'Arquennes (1907-2001) était pianiste et compositeur.