Jonathan I. Israel
Radical enlightenment
Oxford University Press, 810 P., 30 Livres (G.B.)
LECTURE
Alain Suied

Spinoza, les "lumières" et la post-modernité

Qui, quelles oeuvres, quels philosophes, quels courants de pensée ont vraiment "fabriqué" ce que nous appelons la "Modernité"? J.I. Israel propose une théorie forte, argumentée - mais dérangeante..."Radical": le mouvement fut politique, autant que philosophique et naquit en Angleterre (il compta des penseurs fort peu fêtés aujourd'hui et, tardivement, un poète de la stature de William Blake!). "Enlightenment": les "lumières" - ce tournant de la Pensée Occidentale est associé aux génies si différents et si complémentaires de Diderot, Rousseau, Voltaire et d'Alembert. J.I. Israel n'hésite pas: pour lui, le véritable avant-coureur de la modernité, des "lumières" à Deleuze, c'est Spinoza.

Admirablement documenté et référencée, fondée sur une lecture de L'ÉTHIQUE comme des oeuvres "attribuées" à Spinoza, la théorie ne laisse rien ignorer du "refus" de Spinoza de l'être d'imagination et de son "choix" de l'être de "raison", de sa contestation sans recours de la pensée "théologique" (et politique) qui allait encore guider l'Occident jusqu'à la "Révolution Française". Spinoza aurait inventé les Lumières radicales....

L'intuition est tentante et puissamment "amenée" - mais reste un trouble: quid des philosophes Français - qui vécurent longtemps après l'époque évoquée ici et dont les idées ne peuvent toutes dériver du génie du Juif Hollandais...?

La France ne serait-elle pas le "berceau" mais "l'école" de la Démocratie? La "Sphère publique" serait-elle née dans les rues d'Amsterdam et au coeur de l'insoumis de génie - dont Hegel, on le sait, disait qu'il était le philosophe...de tout philosophe?

Entre 1650 et 1750, l'Europe est devenue "moderne" après la fulgurante "visite" de Baruch Spinoza, le réfugié sépharade. Peut-être - mais la vraie question - ou du moins la plus actuelle est: qu'a-t-on fait de l'auteur de L'ÉTHIQUE, penseur de la joie et de la rectitude? La pensée "Bourgeoise" a-t-elle "dépassé" la théologie du "Père" pour créer un monde de liberté publiques rêvé par Spinoza?
Après quelques "génocides" - le plus récent est Africain - et quelques guerres "collatérales", au coeur de l'injustice sociale généralisée, à l'heure des Intégrismes, la réponse est loin d'être assurée et rassurante. Question subsidiaire: que devient, ici, l'identité Juive de Spinoza? Doit-elle se fondre, se perdre, être niée sans un regard? Même victime du "herem", il n'en reste pas moins un homme de l'Exil - contestant, certes, son "héritage" - mais loin d'être "convaincu" de lui rester "étranger"...

Et si c'était le refus et l'incompréhension de l'Héritage juif et hébraïque qui posait problème jusqu'au coeur de la Post-Modernité et non...dans le Radicalisme Spinoziste?