Blake et le livre (II)
(cf chapitre I )
Alain Suied

Justement: ça parle de quoi, Job?
De ce Nom - que Job n'a nul besoin de dé-chiffrer: il fait corps avec lui et son absence est la garantie de sa vérité.
Invisible, indicible - la dépossession, la perte, l'arrachement, la faiblesse...rien ne le laisse disparaître et rien ne le laisse apparaître.
La loi de parole n'a pas besoin...d'être dite. Un mot lui suffirait à s'affirmer - mais il est manquant - parce que s'affirmer serait dénier, souligner...
Et ce n'est pas nécessaire: "davar", mot et chose, ne sépare pas le mot et la chose - il en dit d'emblée, en nature, la vérité du lien, la vérité de rien.
Le génie de Job, c'est intégrer que les souffrances qu'il subit ne parlent pas contre sa Divinité - mais qu'elles sont une facette de son incarnation sur la Terre de la Création.
La Force Divine est non-humaine, Autre. Job est prêt à rencontrer ce Tout-Autre.
L'essence de l"intuition Biblique et Hébraïque est là: une limite sert à percevoir l'Illimité.C'est le contraire du Narcissisme, du pre natal.
C'est cela que Michel Foucault a repéré: dans la modernité, la "fin de l'homme", c'est cette illusion chrétienne laïcisée: il y aurait de l'Illimité. De la Globalité.
Du Tout.Du Totalitaire.
Non, il n'y a pas de retour à l'illusion Paradisiaque, pas de "croix" maternelle, pas de bras ouverts à jamais.
Job paie le prix de ce savoir sans recours.

La revue improbable
N°31, juin 2004