LES FRAGMENTS
W. S. Merwin
tirée du recueil The Miner’s Pale Children (1969)
traduit de l'anglais, US, par Daniela Hurezanu

...Je commence, enfin, à avoir des moments où quelque chose m'annonce le miracle. Je ne peux être plus précis. Pas encore.
...Je suppose qu'on pourrait m'appeler reconnaissant. Les choses étaient pires avant. Avant que je pressente une pareille annonce. Je ne peux m'attribuer le mérite du changement. Je ne pense pas que je puisse me l'attribuer.
...Ce fut évidemment pire quand j'entrai pour la première fois dans la grande pièce et trouvai, au milieu de la table, la main. Toute seule. La paume ouverte. Propre. Vide. Apparemment. Comme l'une des miennes mais sans les cicatrices. Comme je le remarquai plus tard. Immobile, mais autrement sans présager nullement la mort. Chaude. Comme je l'appris plus tard. Aucun signe de violence : pas de sang, pas de bleu. Là où elle s'arrêtait, où on pourrait imaginer qu'elle avait rejoint une poignée, à la manière de son espèce, il n'y avait pas d'explosion crue de rouges, de bleus, de jaunes, pas de fatras d'os ni de mots, pas de tuyaux coupés en mi-syllabe, pas de tendons rétrécissant. Rien de ça. Un segment ovale d'un fond sans couleur, comme celui d'un jour brumeux d'hiver où on ne peut distinguer les détails, sauf le jour lui-même. Je ne l'ai pas touchée.
...Elle n'offrait aucune explication. Voyons, une main n'offre pas d'explications. Pour être une main. Même lorsqu'on sait quel est l'enjeu. On croit le savoir. À quoi ça sert, tout ce qui est en jeu de notre point de vue, eu égard aux mains, quand elles sont laissées à elles-mêmes? Mais je n'y ai jamais pensé. J'y suis donc resté, convaincu que je n'y comprenais rien, ce qui m'a aidé pendant quelque temps. Je la regardais, certain qu'elle savait quelque chose. Quelque chose, par conséquent, que moi, je ne savais pas. Beaucoup de choses que je ne savais pas. Mes présuppositions sur la nature du savoir, je m'en rendis compte, étaient mises en question. À quoi ça servait? Oui, je me rendis compte après un bout de temps que c'était la question que j'avais posée dès le début. Non, pas posée : incarnée. Une fois que je l'eus su, les choses devinrent un peu plus claires. Je vis que la main n'était pas immobile, comme je l'avais imaginé au commencement. Car, me prenant comme point de référence comme d'habitude, j'avais pensé au début que la main ne bougeait pas, alors que moi, au contraire, je bougeais. Maintenant il me semblait que je restais comme un point solitaire dans une progression qui était si vaste que je ne pouvais même pas imaginer plus d'une section, une progression qui représentait l'histoire de la main, la destinée au service de laquelle la main était parvenue décision après décision, des millions d'années avant qu'on entende parler de moi, pour qu'elle se présente pendant une période indéterminée, là où elle gisait maintenant, dans sa forme actuelle. Ensuite je la vis sous la forme d'un chemin sur lequel on ne me permettait de faire qu'un pas. Un chemin qui savait quelles étaient ses origines, sa fin, son but entre celles-ci--ou du moins plus de ces choses-ci que je ne pourrais deviner.
...La nuit tomba. Je la laissai tomber autour de la main et m'en allai. Le lendemain l'endroit était vide et je repris mes doutes habituels, et je le fais toujours. Il n'y en avait pas de preuve. Rien d'autre ne paraissait avoir changé.
...Les choses continuèrent donc de la même façon jusqu'au jour où j'y entrai comme avant et trouvai l'oreille au même endroit. Vide. Que je sache. Mais je fis de mon mieux pour ne pas faire de bruit. Détachée comme la main. Les mêmes réflexions dans mon esprit. Ressassant tout ce qu'elle savait d'autre que moi, si une telle chose était concevable. Quelles décisions provenant d'elle seule la conduisaient au-delà de moi, même à l'instant où je regardais? Je commençai à penser que j'étais une instance. Et l'oreille--qu'est-ce qu'elle était sur le point d'entendre?
...Ensuite la cheville, les cheveux, la langue. Que suis-je sinon un caravansérail dont les propres murs appartiennent aux conducteurs de chameaux?
...Cinq mille hommes étaient venus l'écouter, et il y en avait qui voyageaient depuis longtemps et qui avaient faim. Que pouvaient-ils manger? L'un de ceux qui étaient avec lui dit : "Il y a ici un enfant avec cinq pains et deux petits poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de monde?" Mais il dit : "Qu'ils soient à ceux qui ont faim." Et après que tous eurent mangé à leur faim, les fragments furent ramassés et douze corbeilles en furent remplies.
...Je le mentionne parce que, lorsque j'eus trouvé la langue, il m'apparut pour la première fois que le miracle n'était pas une affaire de quantité, mais le fait que l'événement n'avait jamais quitté le présent. Il y en a des parties qui ne cessent d'apparaître. J'ai commencé à entrevoir par moments ce que je fais, pendant que je franchis le croisement où ils ont tous été rassasiés, et que je trouve encore fragment après fragment.

La revue improbable
N°31, juin 2004