GENÈSES
Daniela Hurezanu

Isaac Luria raconte que l'existence prit naissance non pas à partir d'une émanation divine, mais au contraire, par un acte de retrait originaire de Dieu. Ainsi retiré en soi, le Tout-Puissant, partout présent sauf dans le point central de son être infini, y laissa un vide qui devait servir de matrice à la naissance future du monde. C'est dans ce vide-matrice que l'Infini (c'est-à-dire ce qui précède même le Dieu qui se retire) voulut créer le monde en y envoyant des rayons de lumière. Mais les vases qui étaient censés transporter la lumière se brisèrent sous le pouvoir divin de celle-ci, et cette catastrophe cosmique entraîna la chute des fragments de ces vases aussi bien que des étincelles divines restées collées sur les vases, et qui, arrivés sur terre, donnèrent naissance aux quatre éléments : le feu, l'eau, l'air et la terre. Depuis, la tâche de l'humanité serait de réintégrer ces étincelles, prisonnières de la matière, à la lumière divine dont elles furent séparées.

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Un jour (mais ce mot est sans doute impropre), le Dieu-qui-sait-tout oublia quelque chose que le copiste de cette histoire est incapable d'indiquer, vu le fait que Celui-qui-sait-tout ne put jamais se rappeler ce qu'il avait oublié. Ainsi, de cet oubli initial, lapsus cosmique, le Monde naquit. Oubli de Dieu, trouvaille du monde. De la perfection, l'existence naît de et dans la blessure ouverte par celle-ci.

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Ils l'appelaient Isis, mais son nom aurait pu être la Mère-Vierge. Non, non pas Marie, celle que l'Esprit divin féconde, mais Isis, celle qui cherche son frère-époux, non pas Eurydice, la désirée, celle qui habite la nuit et les rêves, mais Isis, Mère sans enfants, Mère de tout ce qui est et n'est pas encore, gardienne du foyer, mais non pas Pénélope, fidèle, mais non pas tisseuse, créatrice, oui, mais de mort aussi, pas de vie seulement, celle qui prend par la main et initie, qui donne la mort donc, la mort et le savoir, celle qui donne la mort et qui fait renaître, Isis-la voleuse-du-nom-du-dieu-suprême, Isis et non pas Prométhée, le néant et non pas le travail.

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Après avoir insufflé dans les narines de l'homme une haleine de vie, et que celui-ci se mit à marcher dans le jardin d'Eden, Yahvé Dieu se dit qu'il fallait lui donner des compagnons, et il modela des bêtes et des oiseaux de la glaise du sol. Et toujours mécontent, il décida après qu'il fallait donner à l'homme quelqu'un d'assorti, et alors il fit tomber l'homme dans un sommeil profond, et de sa côte créa Eve, Celle-qui-donne-la-vie. Mais selon d'autres, Yahvé Dieu créa et l'homme et la femme de la glaise du sol, les deux à son image, et cette femme s'appelait Lilith, Femme-sans-enfants, égale en tout à Adam. Et aujourd'hui, quand Adam quitte le lit d'Eve, c'est pour rejoindre Lilith, celle qui ne vit pas sur la terre, mais dans la profondeur des eaux, Lilith qui ne garde pas le foyer, mais qui ôte les yeux et qui chante le chant mensonger et énigmatique des Sirènes.

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L'Esprit-Un était seul, seul comme seul l'Un peut l'être. Il voulut se faire des hommes pour jouer avec eux, alors il pondit un oeuf qui au bout de quatre-vingt-dix-neuf jours craqua avec un bruit qui souleva d'un bout à l'autre l'univers non encore né, et qui en craquant, mit au monde quatre-vingt-dix-neuf petits oeufs. Dans un seul de ces oeufs se trouvait le Germe-de-Vie, le noyau où l'avenir de ce qui a déjà été des milliers d'ans avant nous et de ce qui sera des milliers d'ans après nous, était inscrit. L'Esprit-Un prit soin avec un égal dévouement de tous ses oeufs, car même si le Germe-de-Vie ne se trouvait que dans l'un d'entre eux, l'Esprit-Un même ne savait pas dans lequel. Car ainsi il fut écrit: que personne, pas même Celui-qui-est-le-début-et-la-fin-de-tout ne sache le secret ultime de l'existence, que celle-ci ne se révèle que par fragments, et que derrière le dernier seuil un autre oeuf reste toujours à craquer.

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Au commencement il n'y avait que l'océan primordial, tout était eau, rien au-delà, rien en-deçà. Et un Souffle-de-vie siffla sur les eaux, et de leurs vibrations un Oeuf naquit. Et cet Oeuf se divisa en deux, le jaune d'oeuf forma la terre, et le blanc donna le ciel. Mais les Bambaras du Mali disent que cet Oeuf, gros de tant de vie, s'éleva dans l'espace, se séparant ainsi de l'informe primordial, et là, il éclata et laissa tomber sur terre vingt-deux éléments autour desquels la vie était censée s'ordonner. Vingt-deux éléments ou principes vitaux, un nombre égal à celui des lettres de l'alphabet hébreu qui, par des permutations infinies, créent les infinis sens du monde et les multiples noms de Dieu.

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Selon les anciens Tahitiens, Ta'aora, le père du Ciel, de la Terre et des hommes, couchait autrefois avec la Déesse du Dehors. De son union avec cette Déesse de l'immensité océanique, eau bleue ourlée d'une dentelle d'écume, naquirent les nuages noirs et blancs. Aujourd'hui même, quand il pleut, dans la pluie qui tombe d'eux, nous pouvons sentir encore la rumeur sauvage de l'univers chaotique, la lente décomposition de la matière, l'étrangeté du dehors…

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Principe d'individuation: Dieu sépare: les ténèbres et la lumière, le matin et le soir, les eaux et le ciel, les eaux et la terre. Ainsi, la dualité de l'existence est synonyme de la création des quatre éléments primordiaux--le feu (dans la présence de la lumière ou du soleil), l'eau, l'air et la terre. Mais il ne faut pas oublier que c'est des ténèbres qu'il a fait la première séparation, que du non-être, l'être a été créé.

La revue improbable
N°31, juin 2004