Contes de la nuit nouvelle
L 'archivieux
(suite et fin de la première partie)


"Mademoiselle, articulais-je péniblement, que faisons-nous ici?
-Vous avez passé toute la journée planté là! Mais personne n 'a osé vous adresser la parole. Le Vieux est vexé.
-Le vieux?
-Papi papier, notre doyen..
-Est-ce lui qui m'a demandé ce que j'avais fait?
-C'est lui. Il a cent cinquante-huit ans, cela fait, paraît-il, cent quarante ans qu'il travaille aux archives.
-Comment?
-Mais il ne sort plus, ne mange plus que quelques papiers et surtout ne boit jamais d'eau.
-Pourquoi donc?
-Car l'eau entraînerait sa putréfaction! Il est asséché. Plus une goutte en lui nous pensons d'ailleurs qu'il n'a plus de sang.
-Mais pourquoi n'est-il pas parti à la retraite?
-Il a toujours été là, c'est tout. Dès qu'un directeur est remplacé, il transmet à son successeur la connaissance de la réponse. Pour vous, la rencontre a précédé l'information.
-De quelle réponse parlez-vous? -Celle qu'il faut faire si l'on ne veut pas s'exposer à de cruelles mésaventures: "Le dur labeur"
-Mais c'est insensé!
-Pas du tout. Si l'on respecte la coutume, tout va bien. A moins que...
-A moins que? -. . bien, il arrive parfois...
-Mais parlez donc!
-...il se cache parfois, dans les angles morts, et il nous observe. On le reconnaît à l'odeur. Il a une odeur de siècles, vous n 'avez pas remarqué?
-Et que fait-il?
-Il dort
-Et pourquoi est-il si petit?
-Il s'est rabougri replié sur lui-même. On dit aussi qu'il n 'a plus d'organes internes, que tout s'est tellement aplatit qu'il ne reste qu'un caillou dans son ventre."

La jeune fille se tut puis, m'indiquant de la main le long couloir, elle eut un soupir discret.

* * *


. Le lendemain, alors que je portais une liasse de Certificats au bureau des Vérifications, je ressentis un étrange malaise. La sensation qu'on m'épiait ne pouvait me quitter, tout mon corps éprouvait ce espionnage. Je me surpris à controler ma démarche afin qu'elle ne trahisse nulle émotion. Il n'y avait personne. Était-ce le vieux du couloir?

* * *

. Quelques jours plus tard, je retrouvai la gracieuse jeune fille dont la présence en cet endroit, quoique je ne l'eusse point remarqué auparavant, était une preuve de l'existence de la vie.
Nous nous saluâmes mais avant que nous eussions ébauché la moindre conversation, elle m'entraîna brusquement à l'écart. En chuchotant elle me fit jurer de ne parler à personne de la rencontre avec le vieux.
"Il devait avoir été vexé.
On ne le voyait plus.
Il n'interrogeait donc plus personne.
L'avais-je offensé
? "

... Je la rassurai du mieux que je pus. Non, cela allait de soi, je n'avais pas abordé le sujet avec mon supérieur, du reste cet épisode avait été suffisamment douloureux pour ne pas le crier sur les toits. Cependant plusieurs personnes n'avaient vu. Il serait difficile de jouer l'innocence auprès d'elles. "Elles n'ont rien vu" me répondit péremptoire la délicate créature. J'apprit son nom, elle se nommait Aurore.

* * *

. La surveillante aux bottes cloutées survint à l'improviste, son pas martial ébranlait les armoires. Elle portait une robe grise, serrée aux chevilles, un ceinturon d'acier enserrait son énorme taille et un chignon d'un vague roux rehaussait la sévérité générale de son allure. Les sous-gradés se prosternaient silencieusement à son passage, elle distribuait quelques coups de cravache amicaux. Elle m'avisa, m 'ajusta et me frappa de toutes ses forces. Au thorax. "Pour le vieux" se contenta-t-elle de dire. Je me relevai puis j'essayai de lui fracasser la tête avec un tiroir mais une force invisible m'en empêcha.

. C'est le rêve que je fis la nuit précédant les événement qui donnèrent une renommée aussi internationale que malsaine à notre petite ville. Ce jour inoubliable j'avais revêtu mon costume anthracite. Je mettais des dossiers dans des classeurs que je rangeais ensuite dans une armoire lorsqu'éclata un grand vacarme. Tout d'abord, je crus que le remue-ménage était dû au déménagement prévu de longue date. Mais, après avoir chassé cette idée ridicule, je constatai un cri. Un hululement de hibou courut les couloirs, rebondissant de murs en murs, s'écrasant contre les miroirs,se faufilant sous les portes. La belle Aurore parut dans l'encadrement de la porte, ainsi qu'un rayon de soleil se creuse un chemin dans un volet pour égayer un mur décrépit. Elle me sourit tendrement, soudain le ruisseau jaillit d'entre les pierres brutes, les roseaux germèrent et s'épanouirent en fleurs multicolores, les vents du sud chassaient les miasmes fétides.
. Un brouhaha sportif éclata, on s'affairait. Le hululement repris, les vitres explosèrent, on fût pris de panique, on courut en tous sens, on s'arrachait les cheveux, la panique dévastait les couloirs. Aurore, en la majestueuse immobilité des flots apaisés, ne cessait de sourire. Des armoires s'effondrèrent dans un fracas de fin du monde. Les dossiers éparpillés, tels des navires en détresse, par les flancs percés laissaient échapper leur précieuse cargaison des bristols et de fiches.
. Le vieux se tenait immobile, toujours affaissé sur lui-même, plus archivé que jamais, ses épaules étaient couvertes de classeurs. A la manière de Moïse, il avait dans les bras de grands exemplaires du code civil. De la même manière que le vieux patriarche Hébreux, à la vue de la chute du peuple dans l'idolâtrie, fût pris de colère, l'archivieux fût empli de courroux.
. On lui avait mal répondu. On ne lui avait pas répondu comme il eût fallu qu'on lui répondit.
. Aurore s'approcha de lui, les mots qu'elle prononça firent tressaillir l'archivieillard. L'Immobile enleva ses lunettes. Il n'avait plus d'yeux, une peau velue avait recouvert les orbites.

. La belle et gracieuse l'embrassa.
. Le vieux laissa tomber son code, leva son visage oenuclé vers le plafond derrière lequel on trouve (paraît-il) un ciel et se laissa choir. Par la fenêtre aux carreaux brisés s'engouffrèrent les quatre vents, des bourrasques soulevaient joyeusement les feuillets orphelins. Le chaos gris cédait la place à l'ordre prodigue des éléments. L'archivieux s'effrita, les vents le rongèrent comme ils dévorent les dunes. Il ne resta plus que les couvertures des codes.
. Aurore me prit la main, l'ordre et la beauté régnaient. Nous sortîmes et le bâtiment s'effondra sur lui-même.