ANDRÉ DU BOUCHET (1924-2001):
LE DISCONTINU ET LE NON-DIT

par Alain Suied

. Les "hommages" aux artistes et aux écrivains disparus ne sont trop souvent que l'occasion d'un "positionnement" du critique ou du témoin comme "a propos" d'une oeuvre et d'une pensée rarement saisies dans leur cohérence par rapport à une vie, dans leur "incohérence" par rapport à une époque, à un socius qui lui auront mal rendu la reconnaissance véritablement due. Excès de zèle: pour l'un, cette oeuvre "résume" la poésie Française de la deuxième moitié du 20 ème siècle (étrange paradoxe qui en éloigne... l'actualité et l'écho!) ; pour l'autre, elle est marque d'une "école" (la "poésie "blanche"), dont on doit dire au contraire qu'elle a ignoré la portée et la vigueur d'une démarche!
Poésie où le "blanc" semble l'emporter sur l'écrit? Nouvelle quête "mallarméenne"? Choc du "discontinu" au coeur de la parole même?

. C'est oublier que l'oeuvre d'André du Bouchet se ponctue d'emblée d'un texte fameux (paru à ..Bruxelles dans le défunt "Courrier du Centre d'Études Poétiques") sur "Baudelaire irrémédiable". Texte inaugural : une prose. Texte de "travail" - "travail du texte" - pour dire la césure absolue décidée par Baudelaire entre le poème et le "sacré", entre le poète et son identité "sociale"...Texte de la modernité et point d'appui de l'oeuvre poétique d'André du Bouchet. Texte sans lequel les poèmes des "Carnets" et du recueil "Dans la chaleur vacante" se trouveraient toujours dans le malentendu où certains les ont placés durant plusieurs décennies.

. La "vacance" n'est pas l'absence (au monde); le poète n'est pas hors du "social"; la "blancheur" n'est pas une "virtualité". Au contraire; cette poésie est moderne parce qu'elle permet de dire L'INCOHÉRENCE entre la parole et le monde. Cette poésie fait place au réel. Cette poésie trouve sa place dans un monde de "commencements", un monde non-machinique, non-industriel, non-aliéné...

. Un monde où le poème et la charrue ne sont pas antinomiques. Un monde qui ne se complaît pas dans l'image et la mode. Un monde où la parole humaine peine et avance dans...l'acharnement à dire et non dans la "blancheur" du sens....

. L'histoire personnelle avait son mot à dire dans cette poésie-là: le biographique nous le rappelle- fils d'un médecin Normand et d'une Juive Russe exilée, André a cherché et refusé l'origine, a cherché et refusé l'identitaire, a cherché. et refusé le NON-DIT de la modernité - la présence-absence de la judéité.

. Le "blanc" montrait et celait cela aussi.

. La revue "L'éphémère" s'ouvrait sur "Le méridien" de Celan; le numéro quatre présentait "L'interlocuteur" de Mandelstam. L'effet-mère y oeuvrait en silence. Si certains ont attaqué cette oeuvre, si d'autres l'ont adorée, ce fut peut-être par ignorance de la démarche biographique autant que de la démarche expressément Baudelairienne.

. Le Temps montrera la nature de cette poésie en la détachant de ses fausses "célébrations" et de ses vraies incompréhensions malveillantes. Une poésie inscrite dans la grandeur d'une vision presque picturale d'un monde où l'homme a sa place -rien que sa place- mais sa vraie place: une errance de parole et de vérité.

Alain SUIED
(publie ses nouveaux poèmes aux éditions Arfuyen: RESTER HUMAIN)