Edwin Muir
Autobiographie

(Premières pages, © Graywolf Press)
Tr. R.O.

...Je suis né le 15 mai 1887, dans une ferme appelée the Folly, dans les Orcades, comté de Deerness. Mon père la quitta lorsque j'avais deux ans, de sorte que je n'en ai aucun souvenir, et comme la maison fut démolie et la ferme rattachée à une autre ferme, je ne connais d'elle que ses fondations, que l'on me montra plusieurs années après: une maison longue, étroite, regardant en contrebas vers la mer et l'île de Copinsay, par delà un champ descendant en pente douce.
...Mon père venait de l’île de Sanday, où l’on trouve un grand nombre de Muir et de Sinclair, familles originaires de Caithness, qui s’installèrent là au début du XVIe siècle, après les Stewarts. Je ne puis remonter mon arbre généalogique, pour cette branche, plus avant que le père de mon père, qui possédait une ferme à Sanday appelée Colligarth. Le nom de ma mère était Elizabeth Cormack et, de ses aïeux, là non-plus, je ne connais personne d’autre que son père, Edwin Cormack, dont je reçus le prénom. On trouve à Deerness une chapelle en ruine qui fut construite par un prêtre Irlandais du nom de Cormack le Navigateur. C’est à quelques miles de Haco, la ferme où est née ma mère. Nul ne peut affirmer qu’il existe une relation entre ces noms, à travers les âges, mais cela n’est pas inconcevable, puisque les famille des Orcades, ont vécu au même endroit durant des siècles, et j’aime à penser que certains dans le comté, dont moi-même, comptent un saint parmi leurs ancêtres, puisque les prêtres Irlandais n’étaient pas célibataires.
...Ma mère était plus reliée au passé que mon père, de sorte que, enfant, Deerness devint pour moi un lieu plein de vie, alors que Sanday me restait inconnu, hormis pour ses sorcières, puisque les histoires que mon père me racontait tournaient toutes autour du surnaturel.
...Une des histoires de ma mère s'est gravée dans mon esprit. La famille s'était déplacée de Haco jusqu'à Skaill, une ferme sur le bord d'une plage sablonneuse, auprès de l'église paroissiale et du cimetière. Ma mère avait dix-huit ans à cette époque, le reste de la famille était monté à Free Kirk, deux miles plus loin, pour participer à une prière nocturne, un grand renouveau de la foi ayant alors parcouru les îles. C'était par une nuit sauvage, pluvieuse et ventée, elle était assise à lire dans la cuisine lorsque la porte s'ouvrit soudain et dix grands gaillards, trempés jusqu'aux os, firent irruption puis s'assirent autour du feu. De ce qu'ils lui dirent, elle ne put nous rendre le moindre mot. Elle était restée prostrée dans un coin jusqu'à ce que la famille revînt, deux heures plus tard. Ces hommes étaient des Danois, et leur bateau avait fait naufrage après avoir heurté un récif, à l'entrée de la baie.
...Tant la mémoire de ma mère que celle de mon père était emplies de naufrages, car la côte est périlleuse et il n’y avait, en ce temps, que très peu de phares . Quand les épaves étaient rejetées sur le rivage, les gens, dans le comté, se réunissaient et prenaient leurs pioches. On racontait des histoires sur des hommes qui trompaient les navires pour les entraîner sur les récifs; ils utilisaient un poney équipé d’une lumière rouge d’un côté, verte de l’autre et le conduisaient sur des sentiers escarpés. On racontait également qu’il avait pu arriver, lorsque les temps étaient vraiment durs, que des pasteurs priassent pour des naufrages (1). Une étrange histoire, maintes fois relatée dans la famille, évoquait indirectement tout cela. Par une nuit illuminée d’un clair de lune, mon père et mon cousin Sutherland, après avoir nourri le bétail, se tenaient au bout de la maison Folly, lorsqu’ils virent soudain un grand trois-mats filant droit sur le rivage. Ils le suivirent du regard dans la stupéfaction pendant quelques minutes - il n’y avait qu’un champ entre eux et lui - jusqu’à ce qu’il se dissolve dans l’eau, au sein d’un épais brouillard. J'étais enchanté par cette anecdote, chaque fois que je l'entendais, mais en grandissant, je me mis à douter de sa véracité. Puis, à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, je discutais avec un fermier qui avait vécu dans les fermes voisines de Barns, et il me confirma les faits. Lui aussi se tenait au bout de sa ferme par cette nuit-là, et il avait assisté à la course du trois-mats vers le rivage ainsi qu'à sa disparition soudaine. Il avait été stupéfait par le comportement de ce navire, tout comme mon père et mon cousin Sutherland, puisque le clair de lune était si lumineux que les falaises devaient être très distinctement visibles; mais tous acceptèrent cet événement comme une manifestation magique.
...Les histoires de mon père, pour la plupart, provenaient d'un temps assez éloigné, elles devaient, je pense, lui avoir été transmises par son propre père. Elles remontaient aux guerres napoléoniennes, aux sergents-recruteurs et aux châtiment (2) qui avaient laissé des souvenirs de terreur dans les Orcades. Cependant, à sa propre époque, il avait connu de nombreuses sorcières qui avaient gâché le grain, fait tourner le lait et naufragé des bateaux en soulevant des tempêtes. J'ai entendu, depuis, plusieurs autres versions de ces histoires et elles proviennent sans nul doute du fond légendaire qui s'est constitué lorsqu'on brûlait les sorcières en Écosse. Dans l'une d'entre elles, un fermier de Sanday, revenant d'un dîner, vit le chat noir de la sorcière du coin s'échapper furtivement de sa maison. Il se rua chez lui, décrocha son fusil et le mit en joue. Le chat bondissait par dessus le muret d'un fossé lorsque le fermier fit feu. Touché, le félin poussa un hurlement puis il s'enfuit en traînant une pâte blessée. Le jour suivant la sorcière fit venir le médecin pour soigner sa jambe (3). Mon père était si bon conteur que je pouvais voir le fermier tenant en ses mains l'arme fumante, le bond du chat par dessus le muret et sa fuite claudiquante. Lorsque mon père racontait ses histoires de sorcières nous restions éveillés fort tardivement; trop effrayés pour aller nous coucher.
... Le démon lui-même, sous le nom de Auld Nick, apparaissait parfois dans les récits, généralement de la même façon. Un paysan se trouvait dans son étable à battre le grain avec un fléau quand, tout à coup, il remarquait qu'un autre fléau s'abattait au même rythme. Levant les yeux il voyait alors en face de lui un homme énorme, nu, au visage charbonneux, avec une fine queue enroulée. Il s'évanouissait à ce moment et lorsqu'il revenait à lui, le grain dans la grange avait été soigneusement battu. Mais ces visites étaient suivies inévitablement de malchance.
...Mon père connaissait aussi un grand nombre d'histoires sur le Livre des Arts Noirs. Ce livre ne pouvait être acheté que pour une pièce d'argent et ne pouvait être revendu que pour une plus petite pièce. Il finissait invariablement en possession d'une servante idiote qui l'avait acheté pour une pièce de trois penny
. Ce livre avait une grande valeur, puisqu'il vous offrait toutes sortes de pouvoirs en ce bas monde mais il avait aussi l'inconvénient que, si vous mourriez avant de l'avoir vendu à quelqu'un, vous étiez damné. La servante idiote mentionnée dans l'histoire de mon père essayait par tous les moyens de s'en débarrasser. Elle le mettait en pièces, l'enterrait, lui attachait une pierre et le jetait dans la mer, le brûlait, mais après tout cela, il se retrouvait toujours au fond de la malle. Comment cela finissait, je ne puis m'en rappeler; j'imagine que la pauvre fille perdait la tête. J'ai toujours pensé à ce livre comme à une épais grimoire, relié de cuir, cadenassé, quelque chose comme une Bible familiale.

1-Il s'agit de "naufrageurs". retour
2- Le terme anglais est "keelhauling", qui signifie "passer sous la coque", du nom d'un supplice appliqué aux marins récalcitrants! retour
3-Ce type d'histoire se trouvait encore, il y a peu, dans les campagnes françaises. Les histoires de loup-garou, mais également les récits de transformation en oiseau ou en canidé par les chamanes sibériens et indiens illustrent le même thème: la possibilité pour un être ayant un lien avec le surnaturel d'emprunter une forme animale, le plus souvent perçue par la communauté comme maléfique ou sauvage. retour