LE DENI, L'OCCIDENT
Alain Suied
Le dernier Freud- celui de "L'Homme Moïse et le Monothéisme" - envisageait une thèse rarement acceptée par les multiples "exégètes" et par les simples lecteurs du "père de la psychanalyse": la "Horde" primitive (les Fils) a "tué" le Père (qui "barrait" la possession de la Mère) et les peuples ont dû déterminer une "justification" ou une identité par rapport à cette violence originaire.
Pour Freud, dont le Moïse aurait des origines "Egyptiennes" (on songe au mythe d'Akhénaton, pharaon supposé avoir créé un "Dieu" unique...), les Hébreux ont "nié" ce meurtre et affirmeraient (symboliquement - et par une dévotion parfaite à l'Innommé) que le Père est - à l'inverse - le "centre" et l'origine de la Foi... tandis que les Chrétiens "reconnaissent " le meurtre "primitif", mais s'en affirment "lavés" par le "sacrifice" du Christ - ce rabbi inspiré par la "vision" Essénienne...
Thèse en effet "inacceptable" par les deux religions!
CE DENI EST POURTANT UN ELEMENT QUI SOULIGNE LA VIVACE CONTRADICTION ESQUISSEE PAR FREUD.
"Dieu, c'est la Société", disait Durkheim. Quelle société (quelles formes et valeurs?) se voi(en)t-elle(s) déterminées ou induites par des "choix" inconscients aussi différents?
La révolte palestinienne contre Rome était inspirée par l'amour du "Dieu Unique" - tandis que les premiers Chrétiens (Hébreux,eux aussi) semblèrent se plier à l'Envahisseur pour finir par devenir la religion dominante de l'Empire...
Où se situait le premier "clivage"?
Du "déni" initial pointé par Freud, restait-il une "trace" dans les "attitudes" et les "parti-pris" des uns et des autres? La différence des points de vue et des déterminations inconscientes a-t-elle pu influer sur le destin historique des deux communautés?
Nier le "meurtre" du Père - est-ce refuser le Réel, s'enfermer dans le "symbole" et vivre en niant la violence enfouie au coeur de la "nature humaine"? Affirmer être délivré de ce meurtre (symbolique) et organiser la vie sociale et la vie personnelle à l'horizon d'un "Paradis" perdu mais promis à nouveau - est-ce s'inscrire dans le Réel et se "délivrer" des "contingences" de la matière et du "social"?
Ou le "Réel" n'est-il pas plutôt ce qui ECHAPPE infiniment et joue de ses reflets avec l'une et l'autre "thèse"?
Le cruel miroir de la vérité montre le "motif" initial: le meurtre sanglant de l'autre...Le noir océan primitif de la violence d'exister...Nier cette violence, c'est peut-être agir pour en écarter les terribles effets, bâtir une Ethique pour en refuser les gouffres et les faiblesses, les peurs et les approximations. Affirmer cette violence pour aussitôt s'en dire on s'en croire exonéré, c'est peut-être laisser survenir, revenir une violence refoulée, déniée, non-dite dans un "Réel" qui en accueille les "pulsions" mais en ignore le but affirmé.
Mais le Réel, lui n'a pas de "miroir"...ll est. Ou du moins, il nous englobe et porte notre "histoire" personnelle et collective...il est ce qui est. Nous ne sommes que symboliquement ancrés dans son inconnaissable ex-istence...
Le meurtre "nié" est le plus "tabou": il implique une "construction" qui en interdise le retour dans le RéeL. Le meurtre "reconnu" est le moins menacé: il implique un "dépassement" qui n'a pas eu lieu, qui survit à tonte "repentance".
LE DENI OCCIDENTAL, dernier thème de la pensée Freudienne, n'est pas une "lubie" théorique, un "en-trop" maladroit - mais une question brûlante posée en termes certes ponctuels et liés à la venue (prévisible) de la Guerre de 40 et pourtant ouverte à nos interrogations les plus actuelles sur le devenir d'une Kultur et sur l'avenir de son illusion sur la domination du Réel.