Les dragons se sont métamorphosés, comme le reste de notre société, ils se sont industrialisés.

Les machines à penser et leurs appâts.
R.O.

Nous sommes entourés, pressés, rassurés par une machinerie sociale qui, pour injuste qu’elle soit, n’en est pas moins si formidablement organisée qu’elle décourage et élimine le doute. Encore une fois, vivre en démocratie nous donne le sentiment plein de disposer de la liberté de penser et de s’exprimer, mais en fait il est très périlleux de s’opposer à la pensée unique.
Si je voulais aborder les risques extérieurs, je rappellerais le lynchage médiatique dont a fait l’objet Régis Debray pour avoir exprimé son doute sur la validité de l’intervention de l’OTAN au Kosovo. Les journaux disaient alors que 200 ou 500 000 Albanais avaient été massacrés. Il n’est pas question que j’entre dans une comptabilité macabre mais le fait est que ce chiffre était un énorme mensonge. Chacun peut aussi se renseigner sur les “efforts de paix” de Madeleine Allbright à la conférence de Rambouillet.
Les dangers intérieurs ne sont pas moins redoutables. Devant la machine à fabriquer du prêt-à-penser, ronflante, rutilante et hyper-productive, la pensée artisanale, libre et individuelle, n’a pour elle que l’acharnement de ses amoureux . Leurs forces sont incomparablement inférieures et la solitude dans laquelle ils avancent ne leur offre le plus souvent qu’incertitude et angoisse. Or, dans la réflexion sur le “monde moderne” ou dans le domaine spirituel, le doute ouvre la porte aux tentations conduisant à renoncer de nouveau à la liberté et à museler sa conscience. Ce qui signifie recommencer à consommer les produits de la machine à penser. .

Les tentations politiques

L’efficacité, tentation Tayloriste

Par le principe napoléonien de “La fin justifie les moyens”, la révolte et la pitié peuvent suggérer d’abdiquer sa liberté au profit d’une organisation efficace. C’est la tentation de l’efficacité. Au nom de l’intérêt supérieur du parti, de la nation, de la race, de la classe, tout est justifié à priori et à posteriori. Comme le père Ubu, on remet la conscience dans la valise. Résultat: Marie-Georges Buffet justifie l’intervention soviétique en Afghanistan. Je sais bien que c’est là un “péché “ véniel et qu’une multitude d’exemples autrement plus affreux existent, mais je viens moi-même de céder à la tentation de la perfidie car, bizarrement les médias n’évoque jamais ou presque cette prise de position! J’aurais pu citer, comme exemples de justifications par l’efficacité, l’adoration de Mao, l’admiration des Khmers rouges ou de l’autre côté le soutien aux fascismes dans la lutte contre le bolchevisme, pour la défense de l’Occident, voire l’adhésion aux luttes pour l’indépendance. Chacune de ces fascinations a conduit des hommes à s’encarter. Peut-on mettre tout cela dans le même sac? Des distinctions, en effet, pourraient être établies selon le degrés de justice ou de justesse de ces combats, mais alors ne revient-on pas à la justification par la fin? Si le principe d’efficacité a été adopté par les modificateurs d’ordre social, autrement nommés révolutionnaires, il a été inventé par les négociants et les industriels. La Taylorisation et la rationalisation, bref la division du travail, autre nom de l’esclavage industriel, appliquées en politique engendre la prééminence de l’efficacité.

Faire foule: la tentation de la bonne conscience

Et si la tentation de l’efficacité n’était pas la seule cause d’une abdication de la liberté? Il se pourrait bien que le plaisir éprouvé à être encadré dans l’action soit une façon d’échapper aux angoisses du doute (par ailleurs, une cause étant une mystique, un militant n’a plus à se soucier de lui-même, il est donc aussi libéré des angoisses métaphysiques).
N’oublions pas cependant que “faire foule”, c’est-à-dire avoir raison avec les copains contre ces cons d’ennemis, la fièvre moite du groupe, est une jouissance fantastique!
C’est la tentation de la bonne conscience, ou plutôt de l’encapsulement de la conscience!
Faire foule, c'est faire horde.

La police du vice et de la vertu: tentation de la tyrannie

Il y a dans l’empire de la pensée unique des garde-chiourmes, des inquisiteurs et des tyranneaux qui n’ont rien à envier aux commissaires du peuple, si ce n’est le pouvoir. Si j’effectuais le rapprochement entre tel journaliste du Nouvel-Observateur de Libération ou de TF1 et la police du vice et de la vertu en Afghanistan, on dirait que je suis outrancier. Mais, au fond, s’il y a des degrés dans l’activité de promulgation de la vertu, et si les vertus varient d’un pays à l’autre, il y a identité de nature entre les matraqueurs Talibans et les pontifes journalistiques : ce sont des bastonneurs moraux .
La chose est pénible à admettre et je ne m’exclus pas de cette troupe de bastonneurs moraux, je sais pertinemment que je l’ai rejointe à de multiples occasions. Allez donc savoir si en fustigeant le moralisme des uns, je ne pratique pas moi-même un autre moralisme!
Je veux simplement marquer une autre conséquence de la révolte d’ordre politique: la tentation moraliste de tyranniser.

Réparer (ou venger) le passé ou idolâtrie de la différence: la tentation identitaire

Le combat politique le plus en vogue, le plus dynamique et le mieux relayé, en dehors du libéralisme économique, est la "défense des minorités" (religieuses, ethniques, régionales, sexuelles...)
Non seulement ce n'est qu'une vaste hypocrisie, basée sur la mauvaise conscience et le politiquement correct, mais elle enferme les individus dans les particularismes. On ne peut réparer un passé de division qu'en préparant un avenir commun.
Cette tentation est souvent liée à la précédente, celle de la police du vice et de la vertu.
L'idolâtrie de la différence n'est autre que le culte de l'indifférence, elle n'a rien à voir avec l'amour du prochain.
N'est-il pas flagrant que le communautarisme nous vient directement des U.S.A. où, certes, les communautés cohabitent mais bien souvent dans l'indifférence et le repli identitaire (si ce n'est la haine, par exemple entre Noirs et Coréens à Los Angeles) ? Mais il faut ajouter que ces communautés se reconnaissent encore, cependant, dans la bannière étoilée, dans une patrie commune.
Pour ma part, avant de voir un être différent en face de moi, je vois d'abord un semblable, quelqu'un qui partage avec moi la même faille originelle, une même souffrance, une même condition ! Humaine !
Je vois même un frère, n'avons-nous pas tous le même père céleste ?
Mais les frères ne s'aiment pas toujours, et au lieu de reconnaître en Abel l'héritier d'une même faille, celle d'Adam et Eve, Caïn continue d'écouter le serpent jusqu'à commettre une nouvelle injustice, le meurtre d'Abel.

L'Âge d'or : tentation nostalgique (romantique)

Cette tentation se manifeste chez les peuples qui éprouvent un sentiment d'injustice et de spoliation, semblable à celui de Caïn, ou bien chez les peuples épris de gloire terrestre et d'aventure, qui n'est autre qu'un désir de s'approprier, un désir de pillage, une brutalité parée d'oripeaux grandiloquents.
L'âge d'or est une notion païenne qui place le passé dans un état béatifique, alors que la Bible montre comment la faille existait dès l'origine.
Les nations, dotées d'une histoire, contrairement aux barbares qui ne se souciaient (ne se soucient) guère de références historiques mais se contentaient (se contentent) de mythes, veulent réaliser cet âge d'or. Au regard de la profonde sagesse de la Bible, il ne s'agit que d'une puérilité, mais celle-ci n'est jamais innocente, la régression signifie d'abord ressentiment, haine, violence et crime.
La quantité de sang nécessaire à l'extinction de ce désir dépend du degré d'ivresse des collectivité qui s'y livrent. Pour les Allemands, qui mélangèrent l'appel à l'âge d'or et la prédation barbare, il fallu cinq ans de guerre et l'écrasement total.
La tentation nostalgique de l'âge d'or prend aussi dans les riches sociétés occidentales le visage d'un mode de vie idéalisé car ignoré (il s'agit du même désir de retrouver la totalité et la pseudo-harmonie prénatale, d'une même régression oedipienne).
Les représentants quasi-officiels de cette nostalgie "sociale" sont les Écologiste urbains.
Mélange de sentimentalisme, d'utopisme et de mauvaise conscience de consommateur (ou d'occidental séparé de la vérité de la nature), l'idéologie verte n'est en fait qu'un fatras contradictoire d'aspirations confuses. La principale de ces aspirations est de revenir à la "loi de la nature", qui n'est autre que la loi des prédateurs. Quelles sont les espèces préférées des Écologiste ? Le loup, le lynx, les ours et les aigles. S'ils pouvaient réintroduire le lion des cavernes, ils ne s'en priveraient pas. N'oublions pas que la première mesure écologiste prise à travers le monde fut la protection des aigles allemands, décision d'Hitler !
Transposé au domaine politique, la défense des prédateurs entre en contradiction avec celle des proies, mais la "fibre sociale" des verts les empêche de l'affirmer haut et fort.
Les Écologiste ont la faveur des médias, car leur discours même habilement le sentimentalisme niais, le libéralisme morale et économique (la morale d'aujourd'hui : "il est interdit d'interdire") et l'indignation de la police du vice et de la vertu.