La moisson est abondante et les ouvriers sont assommés sous les arbres !
première partie
R.O.

.....Il y avait en un pays riche et bien irrigué un brave propriétaire qui ne se souciait guère de réclamer la taxe à ses métayers, et qu'aurait-il fait d'argent quand le spectacle de la nature suffisait à son coeur et le fruit de son verger à son corps ?
Mais il passa un jour, près du fleuve, le long de ces parcelles que les rogations assuraient contre la grêle et il vit les blés qui ployaient et par endroit qui pourrissaient...
Il en pleura.
Il aimait tant les hommes de son pays, ces braves et joyeux compères qui jadis,
avec tant de vigueur, avaient défait l'ennemi qu'il ne voulut point appeler la troupe et les chasser. Comme le droit le lui eût permis.
Mais il les rassembla et leur dit:
"O vous, mes amis, et comment vous nommerais-je ? Dirais-je mes employés ? Mes gens ?
Vous savez bien que jamais je ne vous ai parlé de la sorte, alors mes amis vous dont l'âme est intrépide, dites-moi ce que vous faites sous les arbres à dormir, à chicaner et à vous empoisonner alors que la terre déborde de fruits et qu'elle souffre de son trop-plein ?
Ces champs m'appartiennent de droit mais suis-je jamais venu voler le fruit de votre travail ?
Alors pourquoi laissez-vous pourrir les blés sur pied ?
Pourquoi, mes frères, laissez-vous mourir ce fruit béni qui donne le pain ?
Je défaille de chagrin quand je vous vois ainsi vautrés et pusillanimes, vos regards enténébrés par je ne sais quel breuvage, et cette terre tant aimée qui gémit de sa surabondance !
O âmes intrépides, je me souviens vous avoir vues tranchantes comme les faux !
Ardentes comme les collines pour l'écobuage d'hiver !
Désireuses comme le cerf après la biche !
Joyeuses dans le labeur et vives dans le repos !
Et vous voici avachies dans la mollesse! Tristes et désabusées !
Je ne pourrais le croire si je n'avais marché près des bés pourrissants !
Ne voyez-vous point les champs dorés à n'en plus finir souffrant les douleurs de l'accouchement, et personne pour les moissonner ?
Quel épouvantable chagrin j'en ai conçu !
Qu'êtes-vous ici à ne rien faire, alors que tant de fruits débordent de la terre, qu'elle en souffre comme une vache à qui l'on a pris le veau et que trop de lait torture ?
O âmes intrépides, vous qui brûliez de vous mesurer et de connaître votre valeur, vous autrefois ardentes de ce feu inextinguible qui incendia la terre ! Vous jadis passionnées de liberté à donner votre vie !
Avez-vous oublié qu'il n'est nulle liberté qui ne soit conquise, et d'abord par la force ?
Ignorez-vous que les faibles et les pusillanimes méritent l'esclavage ?
Il faut être assis dans la recuite de sa tranquillité pour oublier que la liberté exige un effort ! "