Les chevaliers de la phynance

Les journaleux contemporains ne cessent de chanter les hauts faits et les exploits des chevaliers d'aujourd'hui: les chevaliers de la phynance.
Cette expression établit de fait une analogie entre les preux du moyen-âge et les creux de l'âge moderne. Peut-on accepter que le langage soit ainsi détourné pour conforter les fantasmes de féodalité que nourrissent ceux qu'il est convenu de nommer "les élites"?
La réponse est non.
Il s'agit donc de filer la métaphore avant qu'elle ne file et de constater de façon rationnelle ce qui rapproche et ce qui sépare les féodaux bureaucratiques des guerriers du temps jadis.
FONCTION DES CHEVALIERS:
champions de la foi
Noblesse oblige, les chevaliers avaient un devoir sacré : la défense du Christianisme et de la Chrétienté par le glaive. Rien n'était plus doux que de mourir pour le Seigneur, et certes dans les différentes batailles qu'ils ont menées, les croisades par exemple, ils se sont couverts de gloire et de sang. (Mourir et tuer pour le Seigneur? n'entrons pas ici dans le débat sur la validité d'une telle idée). Nous nous trouvons, sur ce point, devant une réelle correspondance.Les chevaliers de la phynance défendent eux aussi une foi: ils adorent le veau d'or (appelé en Europe l'Euro d'or). Eux aussi ne répugnent pas à combattre pour sa défense. Toutefois nous ne constatons pas qu'ils risquent pour elle leur précieuse vie, celle des autres suffit.
sécurité
Au moyen-âge les chevaliers se reconnaissaient comme mission d'assurer la sécurité dans leur fief et, par le jeu des vassalités, de se porter au secours du Roy lorsque les frontières étaient menacées. Le chevalier de la phynance, lui, se jure d'assurer l'insécurité dans les différentes portions de son domaine de sorte que ces fainéants de travailleurs soient stimulés par la peur du chômage. D'autre part il ne déteste rien tant que les frontières qui l'empêchent de faire naviguer le Kapital où bon lui semble.
MORALE DES CHEVALIERS
L'honneur, la vaillance, le courage, la fidélité étaient les valeurs essentielles des chevaliers du temps jadis, il nous en est resté l'adjectif "chevaleresque". Or il relève de l'évidence que chevaleresque ne saurait s'appliquer aux phynanciers sans sourire crispé ou mordante ironie. En effet le chevalier de la phynance, comme on l'a vu, adore le veau d'or, pour cette raison il n'a pour référence absolue que des chiffres . On ne peut pas être chevaleresque avec des chiffres! La morale du financier se base sur le profit, donc la ruse, l'opportunisme et in fine sur un matérialisme qui fait passer le marxisme pour une théologie élaborée.
MODE DE VIE DES CHEVALIERS
Lorsque les chevaliers ne répandaient pas leur sang ou celui des autres sur les champs de bataille ils passaient leur temps en chasse (voir Gaston Fébus) en joutes, martiales ou verbales, et s'ils étaient véritablement nobles, en prières. Le chevalier de la phynance chasse l'éléphant en Afrique, joue au golf, "dîne en ville" et, à la place du cheval, se déplace en voiture avec chauffeur. Les honneurs lui pleuvent dessus, non à proportion de sa grande bravoure, mais à la hauteur de ses "coups" boursiers.

Au terme d'une analyse certes succincte mais, nous l'espérons, édifiante et dans laquelle le quota de généralités a été atteint, il n'est pas impossible de dire que les chevaliers du moyen-âge étaient souvent dépourvus de raison mais jamais de grandeur et de bravoure (interdit sous peine de nullité) tandis que les chevaliers de la phynance ne sont jamais dépourvus de raison (pratique) mais toujours de grandeur et de noblesse.
Il est donc avéré que l'expression "chevalier de la phynance" ne doit être employée qu'avec ironie, messieurs du Journal sachez donc distinguer l'expression ridicule du mot juste.

(La revue) (Monde moderne) (Le PDR)