Saturne
Alain Suied

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D
ans l'espace indifférent, dans l'incertitude d'une construction mentale arbitraire,dans le printemps froid de Paris et dans un recoin de ma mémoire, j'avance encore vers elle.

...Les passants s'écartent. Je suis loin mais je distingue un cri heurté.
...Et puis je sais ce qui se passe: une petite fille pleure et la terreur a envahi ses membres et grossi sa voix. Un corps de femme la dissimule - Sa mère, qui a plaqué la forme imprécise contre l'angle d'une façade d'immeuble. Je m'approche: la bouche de la femme hurle en espagnol tout en mordant le frêle visage. Un groupe de touristes s'éloigne en hâte - la proche famille. Les habitués de la rue Cambronne n'ont rien vu. Si je me jetais sur la mère pour arrêter sa crise de violence, on me prendrait pour l'agresseur.

...Je décide de m'approcher au plus près des deux corps enchevêtrés. La femme ressent ma présence. Elle relâche son étreinte. Je lui parle doucement. Je peux voir le visage de la petite fille: de grosses lunettes enfoncent ses petits yeux dans la terreur et sa bouche est blessée par un bec-de-lièvre. La femme ne montre ni peur, ni rage: elle revient à la réalité. Je ne bouge pas, bloquant toute issue, au risque d'un sursaut ou d'un vilain coup. La famille s'éloigne d'un pas de plus en plus rapide. " C'est une petite fille mais elle se conduit très mal ", me lance la mère dans un espagnol pierreux et brûlant. Je ne réponds pas. J'attends que le visage mordu de la petite fille perde son masque de peur. J'attends que son oreille ne soit plus menacée par la mâchoire de sa mère. Je revois le tableau de Goya: " Saturne dévorant ses enfants ". Je resonge à des livres sur la " mère dévorante " et sur nos peurs archaïques.

... Sur ce trottoir de Paris, un mot, une farce, un écart sans conséquences a entraîné une petite fille d'une dizaine d'années dans les recoins les plus obscurs d'un mythe, d'un monde primitif qui habitent en silence le coeur de sa mère et de notre espèce. Je ne peux opposer à sa détresse que la présence de mon corps immobile - simple rappel du regard de l'autre ou peut-être retour du père dans la conscience anesthésiée d'une femme égarée dans sa propre histoire.

...Les deux corps se séparent. La petite fille a cessé de hurler. Mes yeux croisent les yeux de la mère: elle sait que je ne la frapperai pas, elle sait qu'elle va revenir à la réalité ou revenir à ce que nous croyons être une réalité, à la rue Cambronne, dans une ville lointaine à l'aube du 21 ème siècle. Elle sait. Je pars.

...Cent mètres plus loin, je rentre dans une librairie. A travers la vitrine, j'attends le passage des deux femmes: la famille les a attendues. La mère croise mon regard. Ses fantômes me narguent.