Corps flottants
Alain Suied

A G.C.

I

Dans mon regard, tu as choisi
d'arpenter le chemin effacé
tu as choisi de retourner
sur les traces du fantôme blotti

au coeur de ton désir.

Dans mon regard, tu as deviné
l'exil de la terre natale
tu as deviné le secret tourment
du fantôme: lâcher prise

et te confier à mon amour.

Dans mon regard, tu as revécu
toutes les douleurs des générations
tu as revécu tous les désirs
de fuite - et soudain

tu ouvres les yeux sur le monde innocent.

II

Le miracle écorné de l'humain
respire encore en toi, regarde
à travers toi, vibre avec toi.
Les morts te parlent: réponds!

La même chair, vous êtes la même
poussière, le même cri du vouloir-vivre
et du vouloir-mourir, l'offrande
du même regard.

Entre-mêlés, entre-dévorés
encordés dans la spirale
nous ignorons où cela mène
où cela monte.
Nous ignorons où commence
où finit la rose de l'être.
Nous sommes les corps flottants
dans la rétine de l'univers
nous sommes le parfum d'une racine arrachée.

Moi aussi, je regarde à travers toi
et à travers toi,le monde me voit.

III

De génération en génération
souffle-t-il sans retrait
le vent de l'effroi?
Parfois j'entends sa note pointue
sur les environs d'un visage.
Ton corps ploie sous son appel
comme un enfant découvrant la nuit.
Ton corps se tourne vers sa voix
comme un vieillard reconnaît un fantôme.

O vent, je sais ta douleur glaciale
je sais ton fardeau
de terribles violences,de cruelles séparations
O vent, tu fuis l'atroce destin humain!

De génération en génération
souffle-t-il sans retour
le vent de l'espoir?
Parfois j'entends sa note émue
sur les surfaces d'un regard.
Ton corps s'élève vers son appel
comme un enfant retrouvant l'abri.
Ton corps s'offre à sa voix
comme une amoureuse reconnaît sa moitié perdue.

extrait d'un travail en cours

La revue improbable N°23, octobre 2002