Au seuil d'une nouvelle connaissance: l'origine
Jean-Marie Delassus, Alain Suied,
Librairie À Propos, 30 juin 2001

Pour ce dont nous allons parler ce soir, il n'y a pas de mot, pas de valeur, pas de signe, pas de publicité dans notre société actuelle. Elle n'est pas tournée vers cela, pas soucieuse de cela. Elle en est totalement inconsciente.
Nous allons parler d'un inconscient non freudien, d'un inconscient social actuel, qui est plus qu'un inconscient une ignorance.
Ce n'est pas seulement que nous ignorions de quoi il s'agit, mais nous ignorons jusqu'à l'existence de cela. C'est l'ignorance totale..

Est-ce qu'il peut y avoir une ignorance totale et que nous puissions quand même vivre ? Nous vivons de devenir, de faire, d'espérer, de réaliser, de fabriquer notre existence.
Alors, nous n'avons pas besoin d'origine, nous avons plutôt le dos tourné à l'origine, nous voulons en sortir, sortir de l'enfance aussi et devenir nous-mêmes ; ce que nous appelons nous-mêmes, notre moi.
Nous ne cherchons pas à savoir notre origine, cela risquerait trop de nous déranger la connaissance de l'origine pourrait être un dérangement. Nous serions dérangés
L'Origine est systématiquement ignorée, réservée aux chercheurs en génétique pour y trouver de quoi nous améliorer, pour y prélever des cellules souches, des éléments de devenir et non un sens originaire. Le sens de l'Origine est indésirable et indésiré.
Sauf pour le poète cet indésirable . Indésirable est le poète quand il n'ajoute pas à nos désirs, à nos possessions, à nos calculs et à nos satisfactions. Quand il ne vient pas broder la vie, quand il rappelle l'indésiré, l'oublié.

Cependant, laissons parler le poète. Celui qui retrouve le sens de la vraie poésie, non pas celle qui orne le décor, mais qui dit, énonce ; qui est presque annonciation.

Cela, Alain Suied, vous le parlez, vous le dites, vous n'arrêtez pas, tout au long d'une vingtaine d'ouvrages, de le proclamer. Il y a une origine en nous, l'origine, qui n'est pas seulement une provenance, mais une existence toujours actuelle, secrète mais actuelle, dont nous sommes porteurs, qui demeure en nous et qui, semble-t-il attend, nous attend, par-delà la naissance.

Or, ce que vous affirmez, évoquez sans cesse, n'est pas un paradis métaphysique, une élucubration idéaliste.
C'est une structure réelle dont on peut aujourd'hui ·
. Expliquer la genèse
· Démontrer l'importance.

Elle ne peut être nommée, elle ne relève d'aucun nom, elle est d'avant le langage et, cependant, on ne peut la laisser sans nom: il faut la nommer d'après ses apparences les plus proches la Totalité.

Nous voici au seuil d'une nouvelle connaissance enfin directe, où la parole précise du poète, comme celle de l'investigation scientifique non réductrice (c'est-à-dire qui ne se fait pas en fonction des impératifs de la vie voulue, mais de la vie réfléchie), se rejoignent, par-delà les mythologies et les idéologies.

Se pose alors la question, peut-être de Rester humain*, mais aussi de devenir humain en fonction de cette nouvelle connaissance, de cette connaissance très ancienne mais qui était devenue impossible en raison de ses errements mythologiques et idéologiques de cette connaissance renouvelée qui maintenant s'offre à nous comme parole poétique directe, comme fond même du poème et, en même temps, parallèlement, comme savoir, dont la science, prenant par exemple la leçon du Génie du foetus, peut rendre compte.

 

* Rester humain, Alain Suied - Éditions Arfuyen (2001)

La revue improbable N°23, octobre 2002