Indemne
Récit (extrait)
Alain Suied

L'infirmière ne croit pas aux miracles. Elle est heureuse de se venger. Mais je n'ai pas répondu. De toutes façons, nous avons gagné.
Dans la chambre, l'odeur de la mort s'est installée sans retenue.
Le nouveau voisin a dit à sa visiteuse: "J'avais demandé une chambre seul. C'est un mouroir." Les vieilles en robe usée rentrent sans cesse dans la chambre. Je leur montre la sortie avec mon doigt.
C'est parce que j'ai voulu aider une vieille femme en fauteuil roulant qui appelait à I'aide, coincée depuis des heures entre le lit et le mur de sa chambre que l'infirmière au visage sec a pu se venger. Après un quart-d'heure d'attente, toute sonnerie hurlante, elle a daigné s'aviser de l'appel. "C'est un miracle - la 65 a pu sonner! ", s'est-elle exclamée. Elle avait planqué la sonnette derrière le lit, le fil électrique bien noué. "Non,c'est moi. Cette dame appelait. Je n'ai pas compris ce qu'elle disait." Elle répond sans me regarder, en souriant cruellement vers sa collègue: "C'est le contraire qui aurait été étonnant".
Je ne comprends pas. La vieille a fait sous elle et je n'ai pas voulu lui faire honte devant les visiteurs qui attendent la fin des soins dans le couloir. Je ne comprends pas: voici quelques jours, l'infirmière m'avait expliqué :"les dosages sanguins sont mauvais; il n'y a rien à faire". Je devais appeler le docteur pour prendre rendez-vous. Dans une semaine. Le soir même, j'avais teléphoné à son numéro privé. Il m'avait raconté les mensonges habituels et le lendemain, elle avait reçu un "savon" pour avoir dit la vérité.
Coeur froid et vide: elle avait parlé devant Pierre. Comme s'il ne savait pas déjà! Comme s'il n'était déjà plus là.

Je ne comprends pas. Je n'admets pas la mort. Elle, elle sait. La science occidentale sait. Il suffit de lire les chiffres. L'infirmière me donne la traduction: quand la science ne sait pas, c'est que la Nature est idiote.

Depuis dix semaines je viens tous les jours au chevet de Pierre. Depuis dix semaines, je vois la science "aider" la Nature.

De toutes façons, nous avons gagné:nous resterons des êtres humains jusqu'au dernier souffle. Nous le savons déjà. Dans son délire, il m'a passé le message. Au fond de sa souffrance physique et morale, au coeur de l'anonymat absolu des hopitaux parisiens, bien plus loin que les mots, il m'a passé le message. C'est une lumière, c'est un cri, c'est un échange. Je suis devenu Pierre. Je suis devenu sa lumière. Je me répands dans la vraie et la seule éternité de l'amour. Il ne deviendra pas un fantôme. Il rejoindra la transparence qu'il avait d'emblée reconnue sienne - celle d'avant la matière, d'avant la condition humaine, d'avant l'éternité elle-même. Celle dont on ne revient qu'une fois.

La revue improbable
N°29, octobre-novembre 2003