Sortir de la fausse mort
Extraits
Alain Suied

I

L'enfant qui appelle au fond de chacun
reste tapi dans l'obscurité de l'abandon.
Iil faudrait le prendre dans les bras
et lui murmurer la berceuse du retour.
Mais non, d'emblée nous avons choisi
de ne pas entendre la profondeur de son cri.

L'adulte qui ment au coeur de sa vie
reste sali sous la fausse lumière du pardon.
Il faudrait le tirer de sa nuit
et lui crier la colère du premier jour.
Mais non, longtemps nous avons choisi
de ne pas rejeter la noirceur de son silence.

II

Ne reste pas immobile, ne dors pas
auprès du fantôme, ne reste pas silencieux
parle, dans le peu de parole, face
au vide, parle, adresse-toi à l'interlocuteur
absent mais formule encore ton refus
de la parole figée des masques.

Cela avance, cela parle, cela
porte la vie et la mort en même temps
c'est pourquoi le masque est inutile
mais oseras-tu l'arracher au risque
d'emporter les traits du visage, de nier
l'interlocuteur présent, la parole vivante du refus?

III

Ne cherche pas à combler le manque:
il te constitue. Ne cherche pas à ignorer
le manque: tu le constitues.
Etre au monde - voilà ce qui compte
et voilà ce qui disparaîtra.
Le monde existe quand tu le perds.

Ne cherche pas à scruter le vide:
il a tes yeux. Ne cherche pas à voiler
le vide: tu le restitues.
Aimer le monde - voilà ce qui survivra.
Le monde répond quand tu l'oublies.

IV

Dur désir de l'autre:
nul ne s'échappe, nul ne revient.
Et pourtant nul ne le connaît
entièrement. Chair ou mémoire:
laquelle nous attire et nous piège
dans l'illusion douceâtre du savoir?

De l'oubli de l'autre:
nul ne s'échappe, nul ne revient.
Et pourtant nul ne le désire
entièrement. Deuil ou salut
lequel nous retient ou nous soulève
dans l'intuition vivante de l'Inconnu?

V

Ce que c'est : nous ne le devinons pas.
Nous pouvons errer, hésiter
entre innocencc et cruauté, blesser
ou être blessé, nous ne voyons le seeret
qu'au moment fatal et droit
où soudain il nous a échappé

Ce que c'est nous l'avons su.
Nous pouvions tenir, choisir
entre rêve et action, avancer
ou regresser, mais nous avons vu
le secret.Au moment fatal
sa loi nous a foudroyés.

VI

Une vérité de parole: est-ce
possible? Et s'il n'y en avait pas
d'autre? Enfermés dans la chair
que voyons-nous? Notre regard est mêlé
au monde mais que voit-il
à travers nous, le monde inconnu?

Une vérité de désir: est-ce
possible?Et Si elle n'était pas
créée encore? Libérés par la parole
que dirons-nous? Notre voix est mêlée
au silence du monde mais que sait-il
à travers nous, le silence de la vérité?

VII

Un homme, une femme, un enfant:
c'est la même histoire.
Nus et couverts d'un drap
debout et jetés dans le vide
en même temps : le visage tourné
vers le seul amour qui ne revient pas.

Un enfant qui naît d'un regard:
c'est la seule histoire.
Perdu et trouvé dans un cri
nourri et assoiffé dans le désert
en même temps : l'amour germé
dans la seule trace qui ne meurt pas.

La revue improbable
N°29, octobre-novembre 2003