L'avenir du passé
Mémoire et Poésie
Texte prononcé à l'occasion du colloque: "La mémoire et l'oubli chez Lucian Blaga et dans la poésie mondiale",
le 15 mai 2004 à l'ambassade de Roumanie, Paris

Alain Suied

à Horia Badescu

Le Nom : chez Proust, chez Freud, chez Lacan, nous savons que la seule évocation du Nom fonctionne comme une frêle embarcation capable de nous porter sur l'océan infini et nocturne de la mémoire - que l'on peut aussi nommer le symbolique.
Un passage, entre les eaux ou vers le désert inconnaissable de la naissance et de la mort entre le néant et la lumière. Nous ne sommes jamais assurés d'y apercevoir des connaissances nouvelles mais nous sommes sûrs d'y affronter les monstres et les anges du Passé de l'espèce humaine et de notre histoire personnelle.
Comme l'espace virtuel du rêve, la mémoire nous parle une autre langue, mystérieuse, ineffable et que nous reconnaissons pourtant ...
Une langue oubliée, une langue enfantine; je ne sais pas. A coup sûr, une première lueur jetée sur notre inconnaissance, un rappel de la vérité la plus intime du destin humain: nous ne naissons pas dans la Nature mais dans la Culture; nous ne naissons pas dans le Réel mais dans l'imaginaire, nous naissons dans la loi du Nom, où peu à peu nos pulsions les plus représentatives nous apparaissent étrangères...
Autrement dit: sans la mémoire, l'être humain ne pourrait se dire, se vivre, se souvenir d'être humain et seulement humain... La poésie authentique - comme celle de Lucian Blaga - ne nous dit pas autre chose. Elle nous rappelle l'ordre symbolique, le "tissu" des rêves, la cruelle limitation physique et spirituelle de notre "nature humaine", je veux dire de notre "culture", je veux dire de notre "mémoire".

Le Nom du père: voilà ce qui nous ancre dans le symbole. Pour nous éloigner de la pulsion, de la violence, de la peur, de l'égarement, la société humaine nous propose de nous inscrire dans une suite de générations, dans un cycle de mémoire.

Nul ne prétend que la seule réalité possible soit celle-là. C'est seulement la réalité (en construction) de l'humain. C'est d'en oublier la fragilité et d'en nier les conventions que les "intégrismes" forgent leur sanguinaire illusion. Assurer un groupe - parfois au nom de la mémoire et d'une fausse fidélité - d'atteindre le "Paradis", de réaliser, de rendre réel l'ordre symbolique, c'est justement nier la dimension la plus humaine ou la seule humaine de notre aventure terrestre: la mémoire.

Dans l'ordre du pulsionnel, cela s'entend aussi: loin de servir la mémoire et de faire avancer les données de la condition humaine, les intégrismes enferment l'autre dans un refus forcené du Féminin. L'autre, le différent, le non-phallique sont à nier, à contrôler, à dominer. Contrairement aux idées reçues, l'expérience de "l'Ancien" Testament ne dit-elle pas que la part de l'écoute, la part de l'autre, le point de surgissement de l'aube au coeur même de la Nuit la possibilité du Féminin en réponse ou en dialogue avec la Force Divine sont notre rempart contre les errances et les intermittences du coeur humain? Et qu'est-ce que la mémoire sinon la capacité, dépassant la pulsion et offrant le regard et l'attention,de vivre l'instant présent en s'appuyant sur nos diverses expériences, sur nos multiples souvenances? Qu'est-ce que la mémoire sinon la capacité de reconnaître les limites de nos connaissances, la nouveauté et l'étrangeté de chaque instant, la capacité d'inventer un rapport toujours nouveau, toujours premier au monde sans trahir l'humain, sans fuir la dimension symbolique?

Le refus de l'inconnu, de l'autre, c'est déjà le refus de la mémoire. A l'inverse, le "devoir de mémoire" (parfois utilisé abusivement ou sans la conscience nécessaire) est, face à la Nuit menaçante, une de ces "bougies" dont René Char disait qu'elles "tremblent dans nos mains". Elles tremblent, comme le souvenir; mais elles ne s'éteignent pas. Ne pas éteindre et transmettre la vie et l'ordre symbolique: voilà ce que nous dit la mémoire. Tous les Textes Fondateurs, toutes les formes de poésie sont essentiellement vouées et nouées à la mémoire. Le Paradis, comme l'horizon, est toujours futur. La mémoire est l'avenir d'un passé.

La revue improbable