Raphaël,
ou la solitude de Dieu

Israël
extrait du roman
d'Anthony Danon

Welcome to Israël. Trente-six degrés à l'ombre et quatre-vingt dix pour cent d'humidité à l'auberge de jeunesse de Tel-Aviv. Les barbelés autour transpirent. Les militaires ont les cheveux longs et les mitraillettes en bandoulière. Tout le monde est juif ici. Un pays où tout le monde est juif ça fait bizarre. Tout d'un coup Raphaël est comme les autres sauf qu'il n'est pas comme les autres. Parce que lui, il est anglais et français et espagnol et et... Mais tout le monde est quelque chose et et... alors il est quand même comme les autres... juifs et.
Qu'est-ce que je vais aller foutre dans un kibboutz ? pense Raphaël.
La route est défoncée à la sortie de Tel-Aviv. Le pays des juifs est défoncé par la guerre. Poussière, chantiers, check point, jeunes femmes en uniformes kaki, vieux barbus en noir, Toyotas qui klaxonnent, jeunes bruns kippas sur les têtes, vieilles russes et polonaises avec le poids du monde sur les épaules. Tout ça sur les bas-côtés depuis les vitres du Tel-Aviv-Haïfa du bus de la compagnie Egged.
Énormes bâtisses sur les rives orientales de la Méditerranée. Des hôtels en construction pour accueillir les juifs américains. Sur la Terre promise. Ne dites plus l'an prochain à Jérusalem. Venez tout de suite. Nous vous ferons des prix. Des exonérations d'impôts. Des comptes en devises. Des facilités d'installation. Rejoignez votre pays. Rentrez chez vous. C'est votre jardin ici. Nous avons fait fleurir le désert. Nous avons construit un pays pour vous. Venez. Montez en Israël.
Raphaël pense à cette vieille hongroise qu'il a vue dans un film. Elle a perdu toute sa famille dans les camps et erre entre Tel-Aviv et Haifa demandant si quelqu'un connaît une madame Kersetz, Klara de son prénom, parce qu'elle la cherche, quelque pan entre Tel-Aviv et Haïfa. C'est le seul membre de sa famille qui lui reste et maintenant que son mari est mort, elle veut la retrouver. Alors, elle prend des bus et s'arrête à Hertzliya, à Césarée, à Atlit, àNetanya. Et elle demande à tout le monde.
Il croit la voir sous le dernier arrêt avant la gare centrale de Atlit Une vieille femme, boitant un peu, avec des gros sacs en plastique à la main. Mais elle se retourne et c'est une vieille marocaine avec des dents en or qu'il voit Correspondance pour le kibboutz Parod à la tekhana merkhazit, la gare centrale. Bus numéro 33. Yéménites qui vendent des amandes et des olives. Vieux sabras, les juifs nés en Israël, qui crient la une dans les kiosques à journaux, cordonniers nord-africains qui réparent les souliers à la minute, des arabes en keffieh avec leurs gosses dans les pattes, des kippas sur les têtes des juifs, des uniformes kakis toujours, des mitraillettes encore. Poussière et caillasse.
Le bus numéro 33 sur les routes de Galilée. Ha'Galil. Villages arabes à droite, villages juifs à gauche. Allah Ou Akbar dans le ciel de Galilée depuis le minaret en pierre. Murmures pieux et balancement des os dans les synagogues. La route serpente à travers les deux mondes. C'est quoi déjà l'histoire de Jacob et d'Ismaël? Abraham n'est il pas le père des juifs et des arabes?
Welcome to Parod, Raphaël. Here is the key to your room. You are assigned to the kitchens. You start tomorow at 5 a.m.

Oh non, c'est pas pour moi ce trip, cinq heures du matin, non mais! Et puis quoi encore ?... Dans les cuisines... Faut construire le pays qu'ils disent ...ben, sans moi j'ai rien à foutre ici... C'est pas mon pays... Je suis pas venu pour ça... D'ailleurs pourquoi suis-je venu ?... Nettoyer des bassines et faire la plonge pour deux cent personnes... C'est comme ça qu'ils cherchent des nouveaux immigrants?... Avec cette chaleur... et leur bouffe dégueulasse... et tous ces volontaires du monde entier qui viennent cueillir des pêches et des abricots... des non juifs même... qui viennent vivre une expérience socialiste... une vraie!... Un exemple de socialisme pour le monde... y'a même des allemands ici... on se demande ce qu'ils viennent y foutre... le travail c'est la liberté, Arbeit macht frei, je ne comprends pas... non, non.
Raphaël tient deux jours dans les cuisines. Puis il est viré.
You're not ready to work in a kibboutz.
L'index vers le bas, Raphaël fait du stop pour Jérusalem. Dans le monde entier on tourne le pouce vers le haut. En Israël on tourne l'index vers le bas. C'est comme ça.
Les Arabes et les hippies font bon ménage. East Jerasalem Arab Hostel. Ou un autre. Quinze lirot ou dix-huit. Côté Jérusalem-Ouest, c'est les hôtels pour juifs américains ou riches européens. Alors quand on est peace and love, on va à l'est. De l'autre côté de la porte de Damas. En dessous du mont des Oliviers. Là où les jordaniens avant 67 ont pris les pierres tombales du cimetière juif pour faire le sol des chiottes de leurs hôtels.
À Jérusalem-Est, on dort dans des petits lits en fer. Le linge sèche dans les patios et les toilettes sont a l'étage. Les Arabes et les hippies parlent de paix. Les faibles accusent les forts. C'est Israël l'agresseur. Regardez les militaires partout, vous trouvez ça normal? Yeah, man. Yeah, mam. Uncool. Pas cool. Des petits mecs vendent des barrettes de libanais. Pétards sur les terrasses. La mosquée El Aqsa, la mosquée bleue dans le coucher du soleil. Construite sur les ruines du deuxième Temple. Le mur occidental soutient l'esplanade des mosquées.
Raphaël arrive au mur, au Kotel. Par la porte de Jaffa.
Quel peuple a un mur comme seul lieu saint?

A lire : présentation de Raphaël

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