La transcendance vide et le froid silence
Richard Ober

Selon le terme employé par Hugo Friedrich, depuis Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, "l'Idéal" des poètes a élu domicile dans la "transcendance vide"; je l'interprète comme la place de Dieu sans Dieu!
Le trône sans le Roi!
Le poète "maudit" à la recherche d'une demeure hors d'un monde exécré s'exile en lui-même de son exil métaphysique dans le monde!
Depuis Baudelaire, le poète est ennemi du monde, en divorce, rupture affective totale; un monde qu'il déteste se présente à lui comme un réservoir d'horreurs. Or il faut bien l'habiter, ce monde, ou du moins il faut bien essayer de vivre quelque chose.
Ainsi le poète se met-il à la recherche de sa patrie, et il la trouve dans les mots. Mais la patrie des mots est illusoire, la substance demeure inacessible.
Le monde imaginaire qu'il engendre se réalise contre le monde; Orphée ne chante plus, il s'évade.
Rimbaud a cru trouver la baguette magique, l'imagination, par laquelle tout se transfigure: il a rencontré la sorcellerie évocatoire, qui l'a déçu comme elle déçoit tous ses adeptes! Le plus aventureux des poètes a renoncé à la poésie: mais cela n'a pas servi de leçon.
La langue estimée inhabitable par excés de trivialité et excès de clarté, par monosémisme, a dû subir alors une torsion méthodique inoüie afin de se plier à la volonté de toute-puissance des nouveaux aventuriers du langage.
Le crytage des vers par Mallarmé, si proche du vieil occultisme, là aussi, resemble à un embaumement qui les préserverait de la pourriture.
Ni Chez Baudelaire, ni chez Rimbaud, ni chez Mallarmé ne se trouve la foi dans la Rédemption.
Il peut bien y avoir un ordre cosmique, selon eux, mais il est atroce, ou d'une glaciale indifférence, et il ne reste qu'à se construire une niche rêvée dans les mots. Quelle affreux témoignage du et sur le monde moderne!
Pour la part désespérée de la poésie moderne, Dieu semble avoir déserté le monde. Alors qu'Il est crucifié jusqu'à la fin des temps.
Vigny avait déjà exprimé la rupture de l'Alliance dans ces vers terribles:
( "Le silence, in Le mont des Oliviers, 1862)
"Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité"

Ainsi la poésie moderne s'est construit son domaine propre, son "lieu" et elle a trouvé sa "formule" par delà le temps, hors du temps dans un hors-temps qui est tout l'espace de la liberté de l'homme, où le poète a construit sa démiurgie.
Entre le mot et la chose: là est le royaume du poète (ou de l'écrivain romantique) moderne, qui croit affirmer sa totale liberté quand il ne fait que bâtir sa propre geole.
Ni passé, ni futur, que du présent; et tous les temps se ramènent à ce présent qui annonce un avenir immédiatement réalisé: le poète est le roi du performatif, ce qu'il énonce advient in media res.
Il vit dans le présent prophétique, mais dans une prophétie du néant , du pur néant qui est synonyme - dixit Mallarmé- de l'absolu.
Le romantisme (dans lequel nous nageons encore) est donc une forme de maladie pernicieuse de l'idéalisme du Moi, ou du narcicisme, même et surtout s'il se dissimule jusqu'à prétendre à la négation de lui-même. Mais le rêve demeure; le rêve de  fusion cosmique avec le grand tout, ce mysticisme sans Loi, sans Rédempteur, sans Dieu!
Que veut l'artisan de son propre royaume, si ce n'est régner sur un pays qui est issu de sa superbe imagination dictatoriale sans que rien ni personne ne puisse jamais contester son acte révolutionnaire? Le dictateur de son royaume imaginaire veut se scinder pour  s'adorer lui-même en toute quiétude, et que rien ne vienne rappeller qu'il a construit cet édifice mirobolant et factice, dérisoire et omnipotent!
Aussi bien, on peut penser que la volonté d'asservir le langage à des fins "utopiques" a donné lieu, en politique, au développement des totalitarismes.

Epître aux Hécatiens

O poète, quel rêve as-tu conçu en ton sein ?
Qu'as tu désiré? Contre le monde?
Une horrible rébellion, qui bien loin de s'éloigner de la science n'en est que la transposition dans le domaine des lettres,
tu as voulu conclure une alliance,
avec n'importe quelles forces, du moment qu'elles n'étaient ni rationnelles, ni sociales!
O tout, isolé dans ta tour aboli, superbe et malheureux, inaccessible à la pitié comme à la compassion, dans le vertige de ton immobilité d'acier, hors de la vie et de la mort, qu'as-tu trouvé?
L'ancienne et nouvelle idole: le néant, le pur néant que tu adores comme nos ancêtres se prosternaient devant la lune, ou aboyaient à Hécate.
Hécatiens, malheureux hécatiens!

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