LA CHANSON DU BOEUF


Tout le temps que Dieu m'a donné
mes maîtres, les rois de ce monde m'ont lié l'échine aux pénibles labours.
Me suspendant parfois aux cornes de vacillants calicots, ils m'ont décoré.
Comme une chambre, un palais ou une femme ils m'ont décoré!
Tout le temps que Dieu m'a donné j'ai sillonné cette terre,
j'ai passé mes jours à la contempler nue et friable et fragile comme moi.
Mes épaules ont porté le joug, du levant au couchant du matin glacé au soir brûlant
sans que jamais je ne me révolte, sans que jamais je ne rue, comme un cheval rétif au commandement.
Tout le jour dans la terre poudreuse et l'épaisse boue butant sur les pierres,
rongé par les mouches et les taons sans qu'on m'épargne le fouet,
la botte et la bâton les cris les insultes et le mépris j'ai porté mon joug sans rechigner.
J'ai vécu mon temps de douleur et ce soir dans ma paille
les chairs striées de plaies à Celui de qui tout est issu,
pour la première fois, j'implorerai une grâce spéciale:
qu'il laisse à ma vie la douceur de s'éteindre.

Village
La chanson du boeuf
Diane

Aïlas