TORPEUR

Sur le village une torpeur s'est abattue
un voile translucide couvre les demeures à l'abandon
et le désert coulant dans les rues
a envahi les caves.
Une âme s'est évanouie
une âme collective robuste et patiente
humble et endurcie
s'est évanouie.
Il reste l'absence
la présence douloureuse et muette
des cris des enfants des rires des vieux
la pénible ouvrage des pères et des mères.
Un cataclysme est survenu
pas sous la forme d'éléments rugissants
non, pas avec une violence martiale
non, simplement il s'est insinué par les serrures
à patte de velours.
Il s'est imposé il a rampé dans les âmes
parlé une langue moderne qui n'est
ni ce français des livres qu'on n'approchait
qu'avec respect et vénération
ni l'archaïque patois
cette parole du fond des âges
ce feu des génération successives
la sève de l'arbre généalogique.
La séculaire sagesse, elle
est tombée devant les mots reluisants
astiqués comme des automobiles
et aussi éphémères
susurrés par les bouches des pharisiens
des tartufes voleurs et assassins de mots
ceux qui sourient d'au-delà à ceux qu'ils ne voient pas.
La lucarne magique entre eux.
La fierté honnête d'une vie laborieuse
et grave et légère
est devenue honte, peine et recul.
Maintenant les cerisiers en fleurs
dans les champs en friche
se dessèchent en silence
leurs troncs se pétrifient
leurs feuilles ont jaunis au printemps
puisque personne ne veut les tailler
ni jouer dans leurs branches
ni se gaver de leurs fruits.
Mais qui le sait?
Les oiseaux ne viennent plus auprès des maisons
ils ne picorent plus à la sauvette les champs ensemencés.
Mais qui le remarque?
La ronce qui couvre le reste