CHUTE
Jean-Paul Gavard-Perret
Pour Jacques ESTAGER

Mots particuliers sans dire lesquels. Et heurts que nous aiguisons sachant pourtant combien nous sommes d'accord au fond. Alors sans fin nous construisons des tas. Je ne sais pas très bien pourquoi - vous non plus. Nous possédons cette disposition en nous obsédée, durable. Les seuls lieux acceptables seraient-ils nos mémoires qu'il conviendrait de débarrasser - comme des placards - de restes dont nous ne pouvons (faute d'imagination ?) faire le moindre usage. Nos lettres ne seront donc reliques mais dépôts, décharges, fouilles. Nos lettres restent privées de nous. Parce que, vous le savez, il y a quelques événement dont on ne revient pas. Par exemple écrire - mais ce n'est pas le plus terrible. Écrire n'est qu'un rituel indécis et flottant, une préoccupation dérisoire, une maladie mentale mais qui peu à peu a eu raison de mon corps. Lorsque je le regarde ainsi, usé de mots, usé de moi, il n' a que le relief trouble de certains paysages de désert dévorés par une sorte d'obscurité âpre. Écrie il faudrait y venir seulement à la nuit, à la nuit d'été, très tard lorsque la chaleur est encore profonde. Mais vous le savez on écrit parce qu'on ne peut (veut) plus parler et qu'on ne veut rien sauver. Ce qui est bouleversant dans l'écriture sera cette légèreté -entendez les mots qu'on n'aura jamais retenu et qui nous tombent des mains dans le "tournoi" d'un récit irréel. Il y a quelque chose mais quoi? Seulement un battement. L'histoire n'existe pas, le récit ne dit pas, il n'y a pas d'images. Il y aurait des noms. Il; masculin ? Elle, féminin ? Elle en moi comme en vous - tellement présente. Regardez là encore. Rappelez- vous les images. Regardez. Elle ne cesse d'arriver, d'aviver. Vous en aurez levé des constats: alors si l'écriture n'était qu'un regrettable accident. Cela nous arrangerait bien sans doute - même si nous n'osons le penser. Mais si nous ne faisons que la penser (un peu comme une apparition). Alors il faut (vous) écrire c'est aux mots de nous nuire, il faut cette voix dedans qui nous fait coucher tard, qui nous nuit. Il faut aussi les bars pour s'en sortir taxi-bar, bar à putes, chez Léon, le Kheddive, bars qui n'en sont pas vidés de leurs signes distinctifs juke-box, flippers, machine à cacahuètes). Lorsque j'écris en de tels lieux je ne cherche plus, j'attends l'ironie du sort - seule l'ironie fait grossir. J'écris - il n'est pas question de dire. Et à travers vous celle vers qui j'écris n'est qu'un fantôme, une énigme - absolue. Ni vraie, ni fausse : écrite. Je n'aurais fait la preuve de rien. Des mots se sont écrits. Cela devrait suffire. il n'y a donc pas d'événements, de sujets ou d'histoires. Il y a des noms, vous pouvez à votre tour les traiter comme vous l'entendez parce que ce ne sont que des noms de personnes au pied du mur, en pied de page. Je vous écris (relisant toujours votre dernier envoi). Je pense à la folie des jours. Je pense à fois douze. Un livre de vous qui tomba de l'abrupt (ce versant noir qui vous tient lieu de mémoire). Je ne puis rendre compte que d'éclats disons de pensée (mais en employant ce mot je me vante). Je raconte ce que j'ignore, je me le permets car vous n'attendez rien. Comme cela sans doute qu'on s'en sort à deux, vous et moi dans les noms (j'allais écrire nos noms, mais de quel droit susciter un sentiment si stupide de propriété?). Regardez elle prennent toute la place, ce n'est pas un secret. Alors celui à qui vous écrivez n'est plus capable de venir vous voir, il ne vous verra pas, le dit avec certitude au coeur même de sa défaillance. Pourtant vous me parlez sans violence et avec cette émotion particulière que rien n'altère lorsque vous (m')écrivez - au contraire. D'où cette bizarrerie: les lettres autorisent presque tout mais en conséquence établissent forcément un écart (toujours près de soi et de ces autres que chacun s'applique à prendre pour soi). reste donc la lettre ou si vous préférez l'envie de se lever et de partir, de ne jamais se lever, de ne jamais partir. Je vous écris, je m'éloigne des mots. Je vais à la limite où l'écriture n'existe pas, où Elles n'existent pas, où rien ne s'est passé. Je veux dire, je ne peux pas. Qui est dans votre voix maintenant. Qui est votre voix? (Le silence bascule -pour un temps- aucun mot ne le redressera, nous le laisserons tomber, nous n'avons rien trouvé de mieux pour le désigner).