ALAIN SUIED
"Est-ce que nous vivrons dans le monde ou dans son absence?" Dans un langue dépouillée, qui ne se veut en rien minimaliste , aux contours précis, qui se détache lumineuse sur un fond métaphysique, Alain Suied a donné une lecture à Ibos. Une voix solennelle, grave, sans ostentation ni effets, a dit la douleur essentielle, elle a parcouru ce chemin individuel ou chacun retrouve l'écho de sa propre interrogation. La lecture a débuté comme elle s'est conclue, dans un silence propice à l'attention, par ce texte: "ne crains pas ce qui écoute en nous". La poésie contemporaine, par une mauvaise lecture des surréalistes, s'est noyée dans les jeux verbeux dénués de sens, qui l'ont éloigné de l'Autre en un renfermement autiste. Dans ce contexte désespérant, c'est avec bonheur que nous aspirons à pleins poumons ce vent salubre qui se lève avec les textes simples et essentiels de Suied. Des paroles qui, sans détours, questionnent la condition humaine, expriment la nostalgie des origines et d'un monde où ne sommes pas, comme disait Rimbaud. Alain Suied reprend le flambeau où d'autres l'ont abandonné au seuil de la mort, il est fidèle à l'exigence de vérité, de sincérité absolue, de nudité que la poésie authentique porte en elle. "Nous avons oublié peut-être l'espace originel", alors le verbe, comme un fil d'Ariane, nous y conduira peut-être car nulle certitude péremptoire ne vient bétonner la pensée de Suied. Sa poésie prend le contre-pieds des affirmations brutales assenés par tous les spécialistes qui se pavanent à la face de ceux qu'ils méprisent. Nous avons beau subir une civilisation de l'abondance (pour qui?), de la satisfaction et de la satiété, jamais le fracas médiatique n'étouffera le cri sincère enfanté par la douleur du manque au coeur de la vie. Il n'est pas de bon ton dans les salons et les maisons d'édition parisiennes de briser les murs qui enserrent les disciplines entre elles, à chacun sa chapelle, sa chasse gardée, à chacun son misérable pouvoir et son dérisoire sceptre. Alain Suied n'a pas établis de frontières entre l'interrogation philosophique, la psychanalyse et la poésie cela lui vaut l'hostilité de ceux qu'il appelle "les policiers de la pensée" qui par panurgisme et pour défendre leurs piédestaux d'une gloire fétide surveillent l'orthodoxie de l'esprit comme l'ancienne inquisition. Qui sont ils? Il nous a vivement recommandé de lire le chapitre de Bourdieu, dans son dernier livre, sur Philippe Sollers, où sont établis les critères de sélection intellectuelle qui ont cours à Paris. "La lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisi" dit St Jean dans son Evangile, nous vivons une époque où les ténèbres de la falsification médiatique, d'un discours officiel inlassablement répété par les cuistres à la botte du pouvoir économique, a vidé de sens le langage. Voilà pourquoi la poésie n'est pas une distraction ludique, voila pourquoi la poésie est une forme essentielle de résistance de l'âme. Oui, nous avons perdu quelque chose à la naissance dont nous avons la nostalgie, et non, rien ne peut dissimuler la question du sens de la vie, rien ne peut nous faire oublier que absence nous dévore, que "la parole perdue" est encore à dire et à écouter, rien ne peut nous faire oublier la douleur originelle: "le monde est un cri sans écho ni vision". La poésie de Suied n'invite pas au désenchantement ou au renoncement, dans la constance de dépasser les faux- semblants et de tuer les fantômes indique un horizon d'espérance: "aime la vérité intérieure des êtres".
Richard Ober