La machine à changer le caractère des femmes
ACTE I

scène 1
(Appartement des Renés)

- Renée: Pantin!
- René: Fantoche!
- Renée: Guignol!
- René: Marionnette!
- Renée: Bouffon!
- René: Tu m'énerves!
- Renée: Ah! Tu vois, tu sais plus quoi dire! T'as plus d'argument!
- René: Ta gueule!
- Renée: Ta gueule... Ta gueule... T'as que ce mot là à la bouche.
- René: Ta gueu-eule!
- Renée: Quand tu parles, c'est pour dire aux autres de se taire.
- René: Ta gueu-eu-leu-eu!
- Renée: Tu veux que j'te dise? Tu veux que j'te dise?
- René: Non, justement, j'veux qu'tu fermes ta gueule!
- Renée: Ben t'es mal élevé, voilà!
- René: Tu dis un mot de plus sur maman, j'te casse la gueule!
- Renée: T'es mal élevé-heu! T'es mal élevé-heu!
- René: Tu dis un mot de plus sur maman, j'te casse la gueule!
- Renée: J'te parle pas de ta mère! Ou t'as vu que j'te parle de ta mère? Ah tiens! Parlons-en de ta mère.
- René: Tiens, prend ça! [Il lui met une gifle.]
- Renée: Ca va pas, non!? J'ai encore rien dit!
- René: C'est à titre préventif. L'arme de dissuasion, tu connais pas?
- Renée: Avant, t'aurais jamais fait ça! T'es devenu une brute.
- René: J'ai toujours été une brute. Mais avant, t'aimais ça.
- Renée: J'me casse.
- René: Ouais, c'est ça! Va retrouver le concierge. Si tu crois que j'ai pas remarqué votre manège. [Elle sort en claquant la porte.] C'est pas toi qui t'en vas, c'est moi qui te met à la porte! [Un temps.] Et ne t'avises pas de revenir, ou je te casse la gueule! [Un temps.] J'vais me prendre un p'tit apéro moi, tiens

scène 2
(Appartement des Frédérics.)

- Frédéric: Pantin?
- Frédérique: Fantoche?
- Frédéric: Guignol?
- Frédérique: Marionnette?
- Frédéric: Non, c'est trop long. Personnage grotesque en sept lettres. Qu'est-ce que cela peut etre?
- Frédérique: Tu es sur que ce n'est pas guignol?
- Frédéric: Oui, ça commence par un "B".
- Frédérique: Tu t'es peut-etre trompé dans les horizontales?
- Frédéric: Non, ce n'est pas possible. Brigitte Bardot en deux lettres, cela ne peut etre que "B-B".
- Frédérique: Ah ça, c'est certain! Ca ne peut pas etre "Q-I". Ils sont cons, tes mots croisés.
- Frédéric: Ah s'il te plait! Ne sois pas grossière. Tu sais que je déteste ça.
- Frédérique: [Languissante] Pourtant, au début, tu aimais bien qu'on s'insulte. Tu m'appelais ta petite salope. Tu te souviens pas?
- Frédéric: On était jeune, euh.... on était fou... Ca ne veut plus rien dire du tout.
- Frédérique: Oh et puis zut, à la fin! J'en ai marre moi, de tes parties de mots croisés et de trivial poursuit. Et puis je n'arrive pas à me concentrer. Les deux cas sociaux du dessus se disputent continuellement. Tu devrais leur dire de se calmer.
- Frédéric: Voilà ce qui arrive avec vos idées généreuses. A force d'augmenter les aides au logement, n'importe qui peut habiter n'importe ou. Seulement vous avez oublié un détail: les gens du peuple crient constamment. Vous voudriez qu'ils vivent mieux, mais vous n'ètes pas prèts à vivre avec eux.
- Frédérique: Ca c'est bien les hommes! On leur parle de la vie quotidienne, on attend une réponse concrète, et ils vous tiennent de grands discours théoriques.
- Frédéric: Il faut bien élever le débat, de temps en temps.
- Frédérique: Dis plutot que tu as peur de leur parler.
- Frédéric: Je ne vois pas pourquoi je devrais les craindre. Ce sont de braves gens, après tout. Quelque peu bruyants, certes, mais braves.
- Frédérique: N'empèche que tu as peur.
- Frédéric: Non.
- Frédérique: Si.
- Frédéric: Non!
- Frédérique: Si.
- Frédéric: Noon!
- Frédérique: Mais si, tu as peur. La preuve: tu t'énerves.
- Frédéric: Je ne m'énerve pas, c'est toi qui m'énerves!
- Frédérique: [Un temps] N'empèche que tu as peur.
- Frédéric: C'est toi qui me fait peur. Le regard que tu portes sur moi... Comment peux-tu m'aimer si tu me crois aussi lache?
- Frédérique: Mais tu n'es pas lache, mon amour. Et tu vas me le prouver. Tu vas bouter les voisins de notre immeuble. Je veux que tu sois mon chevalier. Je veux que tu te bates pour moi. Je veux que tu me reviennes couvert de sang, de sueur, de poussière et de gloire. Je veux...
- Frédéric: [L'interrompant.] Holà! Tu ne trouves pas que c'est beaucoup de bruit pour rien?
- Frédérique: Bon, puisque c'est ça, je vais demander au concierge...
- Frédéric: Certainement pas! Ils vont encore se disputer, et nous nous devrons supporter leur tapage.
- Frédérique: Tu ne veux tout de mème pas que ce soit moi qui aille les sermonner?
- Frédéric: D'accord, tu as gagné, j'y vais. De toute façon, tu as toujours le dernier mot.
- Frédérique: Sois prudent, surtout... [Il sort.] Mon héros!

scène 3
(Appartement des Renés. La table et le sol sont couverts de bouteilles. La sonnette retentit. René, passablement éméché, vient ouvrir.)

- René: Ouais, ça va, j'arrive. Alors t'as pas pu te passer de moi, hein? [Il ouvre, et réalise que ce n'est pas Renée.] Ah, c'est vous?
- Frédéric: Bonjour, monsieur.
- René: Qu'est-ce que vous voulez?
- Frédéric: Eh bien, c'est un peu délicat... Je peux rentrer?
- René: Mouais. Faites pas attention au désordre, je range ma cave.
- Frédéric: [Silence embarrassé.] Euh... Il fait très chaud, pour un mois de décembre. [René ne répond pas, il se verse un verre d'alcool, en met autant sur la nappe que dans le verre, et boit son verre cul sec.] Je veux dire, euh... Ca fait du bien de se désaltérer un peu...
- René: [Tout en se versant un autre verre.] Vous en voulez?
- Frédéric: Non merci! C'est un peu tôt pour moi... [Un temps. René boit un nouveau verre, cul sec.] A vrai dire, je ne suis pas venu vous parler de la météo.
- René: Hein?
- Frédéric: [Fort.] Je dis que je ne suis pas venu vous parler de la météo.
- René: Holà! Criez pas si fort, que j'ai mal à la tète, moi.
- Frédéric: Alors ça, c'est le comble! Vous faites un raffut du diable, avec votre femme, et c'est vous qui me reprochez d'etre bruyant!
- René: Quoi ma femme, qu'est-ce qu'elle a ma femme?
- Frédéric: Elle a qu'elle est bruyante, votre femme! Voilà ce qu'elle a!
- René: Et la votre, elle est pas bruyante, peut-ètre? Tous les matins, c'est la même rengaine. Màdàme fait ses gargarismes.
- Frédéric: Ce ne sont pas des gargarismes, cuistre, ce sont des gammes. Elle est cantatrice.
- René: Ouais, et bein cantatriste ou pas, elle me casse les oneilles, votre femme! Elle est bruyante, votre femme! Ya que lorsqu'elle est au lit avec vous qu'elle est pas bruyante!
- Frédéric: Ah mais dites donc, je ne vous permets pas!
- René: Eh bein moi je me permets, voilà!
- Frédéric: On peut peut-ètre faire l'amour sans faire participer tout l'immeuble?!
- René: Quand on sent rien, ya pas besoin de crier, c'est sûr!
- Frédéric: En tout cas, ma femme, elle passe pas son temps chez le concierge.
- René: Tiens, prends ça, connard! [Il le frappe. L'autre tombe comme une masse.]

scène 4
(Appartement des Frédérics. Des coups sourds sont donnés sur la porte. Frédérique vient ouvrir.)

- Frédérique: Voilà, voilà! Qu'est-ce que c'est encore? [Elle ouvre.]
- Renée: Madame, je suis votre voisine. C'est une catastrophe...
- Frédérique: En effet, ça résume bien mon point de vue.
- Renée: Votre mari est chez nous...
- Frédérique: J'en sais quelque chose, c'est moi qui lui ai demandé de s'y rendre. Il avait besoin d'exercice, le pauvre chéri.
- Renée: Mais pourquoi avez-vous fait ça?
- Frédérique: Je m'ennuyais... Il m'ennuyait... Nous nous ennuyions... Alors je me suis dit qu'un duel entre nos maris pourrait ètre amusant.
- Renée: Vous vous rendez pas compte! Ca criait si fort que je n'ai pas osé rentrer. Mon René est très agressif, surtout en ce moment.
- Frédérique: Mais mon Frédéric peut être très agressif, lui aussi. Quand il était à l'université, il a fait du tir à l'arc. Il a mème appris à lancer des pavés.
- Renée: Vous ne savez pas ce que vous dites.
- Frédérique: Allons donc! Ce n'est pas parce que je suis folle que mes propos n'ont aucun sens.
- Renée: Vous ne savez pas ce que vous faites.
- Frédérique: Oh que si! Je sais parfaitement ce que je fais. J'essaie de mettre un peu de drame dans ma vie.
- Renée: Si vous ne m'aidez pas à calmer René, vous risquez d'être servie au delà de vos espérances.
- Frédérique: Si vous saviez comme elle est morne, ma vie! Moi, je voudrais qu'elle ressemble à celle des personnages que j'incarne quelquefois sur scène. Je voudrais qu'elle soit excessive. Je voudrais qu'elle soit violente. Je voudrais qu'elle soit excessivement violente.
- Renée: C'était peut-ètre pas la peine de faire tout ce cinéma.
- Frédérique: Pas du cinéma, de la scène. Je voudrais pouvoir mettre en scène le quotidien. Ou bien répéter sans cesse une journée, jusqu'à ce qu'elle soit parfaite, et que je puisse la jouer comme on joue un grand classique. Mais c'est impossible. La vie est inférieure à la scène.
- Renée: Vous croyez pas que le moment est venu d'affronter la réalité?
- Frédérique: La réalité? Je trouve ça vulgaire.
- Renée: Excusez moi d'ètre vulgaire, mais comment comptez-vous calmer les deux autres couillons?
- Frédérique: Ils se calmeront bien tout seuls, croyez moi.
- Renée: La violence vous fait rèver, mais lorsqu'elle éclate, vous restez à l'écart.
- Frédérique: Je vous l'ai dit. Mon truc, c'est plutot la mise en scène.
- Renée: Dites plutot la mise en scène de ménage, oui. Et qu'est-ce que vous proposez, à présent?
- Frédérique: Un bon thé à la pèche.