Claudel : un roman christique ?
J'abandonne, Philippe Claudel Éditions Balland, 104 pages-75FF
Alain Suied

"En un clignement d'œil ": le héros ferme puis ouvre les yeux-il va revivre les derniers instants qui ont précédé son "rêve" ou son "éveil ".
Son métier? "Hyène": c'est ainsi que l'on nomme les employés chargés à l'hôpital d'annoncer les décès...et de demander l'autorisation de prélever des organes...Notre homme a perdu son épouse et élève seul une petite fille de deux ans. Il hait son métier et il est écoeuré par son "collègue" qui aime un peu trop le même métier. Il n'y a pas de résurrection.
"J'abandonne" est un récit rare et fort, une des seules productions "urgentes" et sincères de la "rentrée" romanesque. Voyons pourquoi: ce que Claudel nous raconte ici, c'est notre temps -une jeunesse sans mémoire, sans vraie liberté intérieure, un socius qui refuse de parler de la mort, de l'intégrer, narcissique et confortable- une société coupée en deux, entre des "loubards" de banlieue et des "exclus", victimes aussi bien qu'agresseurs et un monde de "nantis", informés et protégés...Un espace social qui a "libéré" les moeurs...pour enfermer les êtres dans la seule prison du "virtuel" et de l'économie "globale". Un monde qui a -comme dans les romans de Greg Egan, auteur de S.F.- aboli toute notion de "transcendance" pour la remplacer par l'Argent-Roi.
Livre d'absence et de douleur, "J'abandonne" est autant la rencontre d'une inconnue qui vient de perdre sa fille que la montée vers l'Amour d'un homme d'aujourd'hui qui voit et décrit sans détours la vulgarité et l'indifférence de nombre de ses contemporains gavés de publicité et d'information formatée.. Une "Passion" symbolisée par les coups que reçoit le héros sans réagir -d'un jeune qu'il aurait "regardé" de haut, d'un passant du métro, de son propre collègue. Cette absence et cette douleur seront pour lui les seuls moyens de revenir à l'Humain.
Absence de l'Autre, douleur des autres: au coeur de "histoires personnelles" se trame le destin et la "condition" de tous!
L'économie "globale" et le "virtuel" pour tous allaient nous le faire oublier...